{"id":327,"date":"2017-12-14T01:12:03","date_gmt":"2017-12-14T00:12:03","guid":{"rendered":"http:\/\/psychologuebrest.fr\/blog\/?p=327"},"modified":"2017-12-14T01:12:03","modified_gmt":"2017-12-14T00:12:03","slug":"la-jeune-parque-de-paul-valery-prolegomenes-a-une-etude-approfondie-du-poeme","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/psychologuebrest.fr\/blog\/la-jeune-parque-de-paul-valery-prolegomenes-a-une-etude-approfondie-du-poeme\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0La jeune Parque\u00a0\u00bb de Paul Val\u00e9ry : prol\u00e9gom\u00e8nes \u00e0 une \u00e9tude approfondie du po\u00e8me"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>La Jeune Parque<\/em> de Paul Val\u00e9ry<\/strong><\/p>\n<p>Le po\u00e8me compte cinq cent douze vers alexandrins. Il est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une d\u00e9dicace et d\u2019une \u00e9pigraphe qui, ainsi que le titre, m\u00e9ritent une \u00e9coute sp\u00e9cifique. Le po\u00e8te a publi\u00e9 en avril 1917 un po\u00e8me et non ses \u00e9tats successifs. La critique g\u00e9n\u00e9tique nous renseigne sur ce qu\u2019il n\u2019a pas gard\u00e9 dans la version finale, ses rejets. Des motifs tant esth\u00e9tiques qu\u2019inconscients, une motivation n\u2019excluant pas l\u2019autre, ont pu d\u00e9cider de ces rejets. Ils sont pr\u00e9cieux dans l\u2019\u00e9laboration d\u2019hypoth\u00e8ses. Paul Val\u00e9ry a puis\u00e9 plusieurs fragments de <em>La Jeune Parque<\/em> dans des \u00e9bauches ou des po\u00e8mes \u00ab\u00a0achev\u00e9s\u00a0\u00bb mais non publi\u00e9s, \u00e9crits des ann\u00e9es auparavant. Les transformations subies par ces fragments, lors de leur \u00ab\u00a0digestion\u00a0\u00bb par le po\u00e8me qui s\u2019appellera <em>La Jeune Parque<\/em> permettent de rep\u00e9rer les mouvements psychiques sur des dur\u00e9es exc\u00e9dant les limites de r\u00e9daction du po\u00e8me \u00e9tudi\u00e9. La dynamique psychique du po\u00e8me se r\u00e9v\u00e8lera indissolublement en lutte avec celle, collective, de son temps de guerre. La r\u00e9ception du po\u00e8me par les milieux litt\u00e9raires sera\u00a0 prise en compte.<\/p>\n<p>La complexit\u00e9 formelle du po\u00e8me (rythme, sonorit\u00e9s, rh\u00e9torique, syntaxe, lexique, composition g\u00e9n\u00e9rale) exige une lecture parfois harassante. La densit\u00e9, la violence et la morbidit\u00e9 des \u00e9tats d\u2019\u00e2me \u00e9prouv\u00e9s requi\u00e8rent une \u00e9laboration dont le temps est une condition n\u00e9cessaire. La familiarit\u00e9 avec ce po\u00e8me rel\u00e8ve d\u2019une exp\u00e9rience de l\u2019<em>unheimlich <\/em>freudien, traduit de nos jours par l\u2019<em>\u00e9trange<\/em>, qui renvoie \u00e0 un certain f\u00e9minin, du point de vue de ce que peut en \u00e9prouver un homme\u00a0prisonnier d\u2019une certaine posture : ici dans une organisation collective oppressant d\u2019autant plus la f\u00e9minit\u00e9 en temps de guerre.<\/p>\n<p>Certaines figures f\u00e9minines (Ph\u00e8dre, Cordelia, Isolde, M\u00e9d\u00e9e entre autres) mais dont la parole est \u00e9crite par un homme provoquent cette exp\u00e9rience. <em>Le motif du choix des coffrets <\/em>de Freud \u00e9voque les trois figures que la femme\u00a0peut repr\u00e9senter : la m\u00e8re, l\u2019amante et la mort. La m\u00e8re qui donne vie, amour et langue, repr\u00e9sente \u00e9galement la mort, le retour \u00e0 la Terre M\u00e8re. Le surinvestissement du langage dans la n\u00e9vrose de contrainte peut \u00eatre une tentative de mettre la main, par le contr\u00f4le des ressorts langagiers, sur la jouissance f\u00e9minine, la <em>terra<\/em> <em>incognita<\/em> du point de vue phallique.<\/p>\n<p>Nous travaillons \u00e0 partir de l\u2019\u00e9dition de <em>La Jeune Parque<\/em> \u00e9tablie par Jean Hytier dans les <em>\u0152uvres <\/em>(tome\u00a0I) de Paul Val\u00e9ry publi\u00e9es par les \u00e9ditions Gallimard en 1957 dans la Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade aux pages 96 \u00e0 110. Cette \u00e9dition reprend \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019\u00e9dition de luxe dite des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, dont onze volumes parurent de 1931 \u00e0 1939<em>\u00a0<\/em>[\u2026]\u00a0\u00bb. Ce texte de <em>La Jeune Parque <\/em>sur lequel nous travaillons est la copie de celui publi\u00e9 du vivant de son auteur, en 1933, dans les <em>\u0152uvres de Paul Val\u00e9ry, <\/em>Tome C, aux \u00e9ditions du Sagittaire (\u00e9ditions de la N.R.F.). Ce choix permettra au lecteur de s\u2019y r\u00e9f\u00e9rer ais\u00e9ment. Il appelle plusieurs remarques. Nous pouvons reconstruire la premi\u00e8re \u00e9dition de <em>La Jeune Parque\u00a0<\/em>: achev\u00e9 d\u2019imprim\u00e9 le 30 avril 1917, paru en 600 exemplaires. Il suffit de se r\u00e9f\u00e9rer aux notes de l\u2019\u00e9dition de la Pl\u00e9iade. Elles indiquent les changements \u00e0 op\u00e9rer sur l\u2019\u00e9dition de 1933, pour retrouver l\u2019\u00e9tat du texte de 1917. Nous le ferons chaque fois que l\u2019\u00e9dition originale offre une diff\u00e9rence sensible\u00a0pour notre lecture : c\u2019en sera le cas pour la d\u00e9dicace, l\u2019\u00e9pigraphe, ainsi que les vers 503-506 et 509-511. La parution du po\u00e8me en 1917 n\u2019en arr\u00eata pas la forme. Sept autres \u00e9ditions, toutes revues par l\u2019auteur, en modifi\u00e8rent la d\u00e9dicace, l\u2019\u00e9pigraphe, la ponctuation, les espacements, la pagination, voire le contenu verbal (en 1921, 1925, 1927, 1929, 1931, 1938, 1942. <em>Cf<\/em>. Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, pp.1611-1620). Une \u00e9dition de 1936, <em>La Jeune Parque, Po\u00e8me de Paul Val\u00e9ry comment\u00e9 par Alain<\/em>, fut pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une fable en vers de Val\u00e9ry en guise de prologue\u00a0: <em>Le Philosophe et la Jeune Parque.<\/em> Le discours de la Parque ne s\u2019interrompit donc pas en 1917. L\u2019insistance du po\u00e8te \u00e0 modifier sur deux d\u00e9cennies jusqu\u2019aux virgules et aux blancs de ce texte manifeste des m\u00e9canismes de contrainte. Or ce texte est somme toute assez court, compar\u00e9 \u00e0 d\u2019autres \u0153uvres de langue fran\u00e7aise en alexandrins.<\/p>\n<p>Sa dynamique rel\u00e8ve de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, visant \u00e0 emp\u00eacher les processus de pens\u00e9e chez le lecteur. La r\u00e9f\u00e9rence savante aux Parques latines et implicitement aux Moires grecques, jusque dans le titre, rel\u00e8ve d\u2019un positionnement de classe\u00a0: une classe sociale dominante, qui a acc\u00e8s \u00e0 la culture antique. La r\u00e9ception favorable du po\u00e8me, dans la vie civile \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, rend compte des repr\u00e9sentations collectives \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les milieux sociaux o\u00f9 \u00e9voluaient nombre d\u2019hommes politiques et de g\u00e9n\u00e9raux (nous n\u2019avons pas dit tous). Ces repr\u00e9sentations sont impr\u00e9gn\u00e9es des batailles hom\u00e9riques de l\u2019<em>Iliade<\/em>, des navigations et des aventures amoureuses d\u2019Ulysse ainsi que de son massacre des pr\u00e9tendants dans l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>, de l\u2019histoire de la Gr\u00e8ce et de l\u2019Empire dans lequel la R\u00e9publique romaine a vers\u00e9. Ce \u00e0 quoi il faudrait ajouter, pour lire <em>La Jeune Parque<\/em>\u00a0: les <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> d\u2019Ovide, <em>L\u2019\u00c2ne d\u2019or<\/em> d\u2019Apul\u00e9e (pour le conte de Psych\u00e9), l\u2019<em>\u00c9n\u00e9ide<\/em> de Virgile, les po\u00e9sies de Catulle et la liste est ouverte&#8230; Mais toutes ces r\u00e9f\u00e9rences occultent, plus qu\u2019elles n\u2019\u00e9clairent, ce que dit le texte.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9f\u00e9rentiel nous plonge loin des r\u00e9alit\u00e9s comme des repr\u00e9sentations de la masse des combattants. Les Parques et les Moires nomment les divinit\u00e9s auxquelles les Romains et les Grecs de l\u2019Antiquit\u00e9 attribuaient les fonctions de d\u00e9cision des destin\u00e9es individuelles par leurs gestes ou leurs \u00e9nonciations. Val\u00e9ry pr\u00e9tend faire parler une figure divine \u00e9dictant, d\u2019une certaine fa\u00e7on, l\u2019ordre social pr\u00e9valant\u00a0: la plus jeune d\u2019entre les Parques, celle d\u00e9cidant du terme de la vie.<\/p>\n<p>Le titre du po\u00e8me fut cependant un choix tardif comme nous verrons. Les divinit\u00e9s romaines des Parques finirent par \u00eatre associ\u00e9es aux Moires des Grecs. Distinguer les unes des autres \u00e9vitera de tomber dans une confusion pourtant entretenue, de nos jours au moins, dans la m\u00e9moire collective oublieuse. Ce r\u00e9f\u00e9rentiel permanent du po\u00e8me, l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-latine telle qu\u2019elle \u00e9tait id\u00e9alis\u00e9e au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>s., crypte ce qui est pourtant dit, pour qui pr\u00eate une oreille attentive, et qui a cours pendant l\u2019\u00e9criture du po\u00e8me et le jour de sa publication\u00a0: la guerre. Les jeux r\u00e9f\u00e9rentiels aux attributions globales des Moires et des Parques et de chacune d\u2019entre elles n\u00e9cessitent une \u00e9tude pr\u00e9alable. La surexploitation tacite des mythologies associ\u00e9es aux Parques demande de se familiariser avec les mythes qu\u2019elles voisinent.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9pigraphe et la d\u00e9dicace, fort d\u00e9fensives, seront \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9es. Les courriers r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, avec des commentaires parfois redondants, que Val\u00e9ry envoie en cours d\u2019\u00e9criture puis apr\u00e8s publication du po\u00e8me, manifesteront une ritualisation, sp\u00e9cifique de la n\u00e9vrose de contrainte.<\/p>\n<p>La lecture quasi juxtalin\u00e9aire du po\u00e8me que nous proposons est partiellement contrainte par l\u2019organisation de celui-ci\u00a0: un discours monotone mais discontinu, pr\u00e9sent\u00e9 par fragments. Les isolations des dits fragments rel\u00e8vent \u00e9galement de m\u00e9canismes de contrainte. Nous nous laisserons guider par les affects g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la lecture des fragments et par la connaissance des temps d\u2019\u00e9criture des diff\u00e9rents vers. La pr\u00e9sence de la guerre contemporaine de l\u2019\u00e9criture du po\u00e8me, refoul\u00e9 majeur dont Val\u00e9ry ne fut cependant pas dupe, fait massivement retour dans le po\u00e8me\u00a0: du point de vue d\u2019un homme de l\u2019arri\u00e8re et \u00e0 tous \u00e9gards attach\u00e9 \u00e0 sa classe sociale d\u2019appartenance.<\/p>\n<p><strong>Les Parques, pr\u00e9sentation<\/strong><\/p>\n<p>Rien n\u2019indique que les Moires grecques aient, <em>stricto sensu<\/em>, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les Parques romaines. Nous commencerons par la pr\u00e9sentation des Parques dans leur contexte mythologique. Pierre Grimal indique (Grimal P., 1951, <em>Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine<\/em>, Paris, P.U.F., 2002, p.\u00a0348)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les Parques sont, \u00e0 Rome, les divinit\u00e9s du Destin, identifi\u00e9es aux Moires grecques, dont elles ont rev\u00eatu peu \u00e0 peu tous les attributs. A l\u2019origine, il semble que les Parques, fussent, dans la religion romaine, des d\u00e9mons de la naissance. Mais ce caract\u00e8re primitif s\u2019effa\u00e7a de tr\u00e8s bonne heure devant l\u2019attraction des Moires. On les repr\u00e9sente comme des fileuses, mesurant \u00e0 leur gr\u00e9 la vie des hommes. Elles sont, comme les Moires, trois s\u0153urs\u00a0: l\u2019une pr\u00e9side \u00e0 la naissance, l\u2019autre au mariage, la troisi\u00e8me \u00e0 la mort. Les trois Parques \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9es, sur le Forum, par trois statues que l\u2019on appelait couramment les Trois F\u00e9es (les <em>tria Fata<\/em>, les trois \u00ab\u00a0Destin\u00e9es\u00a0\u00bb).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Fata<\/em> m\u00e9rite d\u2019\u00eatre relev\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p><em>Fata<\/em>, neutre pluriel du participe pass\u00e9 <em>fatum<\/em>, est issu du verbe \u00ab\u00a0for, f\u0101ris, f\u0101tus sum, f\u0101r\u012b\u00a0\u00bb aux d\u00e9riv\u00e9s et compos\u00e9s nombreux (<em>f\u0101cundus<\/em>, disert\u00a0; <em>f\u0101men<\/em>, &#8211;<em>inis<\/em>, parole\u00a0; <em>f\u0101bula<\/em>, conversation, r\u00e9cit dialogu\u00e9, pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, fable\u00a0;\u00a0etc.). \u00ab\u00a0Le sens de \u2018raconter\u2019 et \u2018\u00e9noncer, d\u00e9clarer\u2019 domine dans la racine. Le latin <em>f\u0101tum <\/em>appartient \u00e0 ce groupe\u00a0: le f\u0101tum serait une \u2018\u00e9nonciation divine\u2019\u00a0\u00bb. <em>Cf<\/em>. Ernout A., Meillet A., 1932, <em>Dictionnaire \u00e9tymologique de la langue latine<\/em>, 2001 pour l\u2019\u00e9d. consult\u00e9e, pp. 245, 246.<\/p>\n<p>Jean-Claude Belfiore pr\u00e9cise les noms des Parques ( Belfiore J.-C., 2003, <em>Dictionnaire de mythologie grecque et romaine<\/em>, Paris, Larousse,\u00a0 p.\u00a0483)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nona, Decima et Morta.\u00a0Elles sont les compagnes immat\u00e9rielles de chaque \u00eatre humain, filant sa destin\u00e9e avec plus ou moins de bonheur, mais toujours d\u2019une mani\u00e8re impitoyable. Les Parques n\u2019ont aucun mal \u00e0 passer pour les d\u00e9esses de la mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ernout et Meillet indiquent <em>Decuma<\/em> \u00e0 l\u2019entr\u00e9e \u00ab\u00a0Parca\u00a0\u00bb. <em>Decima<\/em> \u00e9voque \u00ab\u00a0d\u00e9cimer\u00a0\u00bb, mais ce sens conviendrait pour la troisi\u00e8me Parque. Les places et les noms des Parques ou des Moires sont l\u2019objet d\u2019interpolations fr\u00e9quentes.<\/p>\n<p>D\u2019abord divinit\u00e9s de la naissance puis d\u00e9crites comme des fileuses (peut-\u00eatre par attraction des Moires), les Parques s\u2019emploient pour d\u00e9cider du cours de la vie des humains \u00e0 des activit\u00e9s exclusivement f\u00e9minines et domestiques (<em>Cf<\/em>. par exemple Ovide, <em>Les M\u00e9tamorphoses<\/em> (Livre IV). Les filles de Minyas refusent de c\u00e9l\u00e9brer le culte de Bacchus et \u00ab\u00a0troublent ces f\u00eates par des travaux hors de saison\u00a0: elles filent la laine, font tourner leurs fuseaux sous leurs doigts\u00a0\u00bb et se content des histoires\u2026 Ovide, <em>Les M\u00e9tamorphoses<\/em>, Paris, Le livre de poche, 2010, p. 154.) L\u2019appellation \u00ab\u00a0les \u00a0trois s\u0153urs\u00a0\u00bb suffit \u00e0 les identifier (Par exemple Ovide, <em>Les M\u00e9tamorphoses<\/em> (livre XV), <em>op. cit.<\/em>, p. 532\u00a0: \u00ab\u00a0Les dieux, \u00e9mus de piti\u00e9, ne peuvent briser les arr\u00eats de fer des trois s\u0153urs\u00a0[\u2026]\u00a0\u00bb.)<\/p>\n<p>La remarque de Belfiore, \u00ab\u00a0Les Parques n\u2019ont aucun mal \u00e0 passer pour les d\u00e9esses de la mort.\u00a0\u00bb, semble une interpr\u00e9tation de l\u2019auteur. Elle refl\u00e8te une \u00e9volution vers une fonction fatale retenue par les Modernes. De la naissance jusqu\u2019\u00e0 la mort, les d\u00e9cisions des Parques sont irr\u00e9versibles comme la mort. La troisi\u00e8me Parque fixant le terme de la vie, cet impossible \u00e0 aller contre leurs paroles ou actes d\u00e9cisifs est subsum\u00e9 sous l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de la mort. Et le nom de Morta ne d\u00e9note pas un nombre comme ses s\u0153urs, Nona et Decuma. L\u2019id\u00e9e de d\u00e9esses de la mort\u00a0a pu \u00eatre retenue du fait de ce nom qui \u00e9voque \u00ab\u00a0la mort\u00a0\u00bb par association phonologique\u00a0: ce que contredira l\u2019\u00e9tymologie. Les Parques restent d\u00e9cisionnaires et sourdes aux v\u0153ux : d\u2019autres divinit\u00e9s sont implor\u00e9es pour favoriser, infl\u00e9chir, arr\u00eater le cours de la vie.<\/p>\n<p><strong>Les titres de 1912 \u00e0 1917\u00a0: de <em>H\u00e9l\u00e8ne<\/em> \u00e0 <em>La Jeune Parque<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution des titres auxquels Val\u00e9ry songea, au fur et \u00e0 mesure que le nombre des vers grossissait le po\u00e8me, indique une tendance g\u00e9n\u00e9rale vers une figure de femme fatale. Florence de Lussy a tent\u00e9 \u00e0 partir des brouillons, \u00e9tudes et cahiers de Val\u00e9ry, une chronologie de la gen\u00e8se du po\u00e8me (de Lussy F., 1975, <em>La gen\u00e8se de La Jeune Parque de Paul Val\u00e9ry<\/em>, coll. \u00ab\u00a0Situation\u00a0\u00bb n\u00b034, Paris, Minard. Toutes les citations \u00e0 suivre de F. de Lussy sont de cet ouvrage.) En 1912, pouss\u00e9 par Andr\u00e9 Gide, Val\u00e9ry \u00e2g\u00e9 de quarante ans accepte de revenir \u00e0 ses \u00e9crits po\u00e9tiques abandonn\u00e9s depuis 1892. Val\u00e9ry poursuit simultan\u00e9ment \u00e0 partir de 1912 l\u2019\u00e9criture de divers po\u00e8mes, projetant de les publier ensemble, dont celui qui deviendra <em>La Jeune Parque<\/em>.<\/p>\n<p>Le premier vers du po\u00e8me,\u00a0\u00ab\u00a0Qui pleure l\u00e0, sinon le vent simple, \u00e0 cette heure\u00a0\u00bb fut \u00e9crit d\u00e8s 1912 sur un papier titr\u00e9 \u00ab\u00a0H\u00e9l\u00e8ne\u00a0\u00bb, et figura inchang\u00e9 dans l\u2019\u00e9tat d\u00e9finitif (pour ce paragraphe, <em>cf<\/em>. le chapitre I de l\u2019ouvrage, \u00ab\u00a0Les origines de<em> La Jeune Parque <\/em>1912\u00a0(?)-1913\u00a0\u00bb, <em>op<\/em>. <em>cit.<\/em>, pp. 15-36). D\u2019autres vers apparaissent, qui subiront des transformations, puis ces notations \u00e9parses, \u00ab\u00a0Sanglots hoquets\u00a0\u00bb. F.\u00a0de\u00a0Lussy remarque l\u2019association des mots aux motifs d\u2019une femme qui pleure et des remous de la mer (et donc, ajoutons-nous, de la m\u00e8re). F.\u00a0de\u00a0Lussy en d\u00e9duit (p. 19)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Plusieurs \u00e9l\u00e9ments de ces premi\u00e8res notations les rapprochent d\u2019un po\u00e8me de l\u2019<em>Album de vers anciens, \u2018H\u00e9l\u00e8ne, la reine triste\u2019<\/em>, que l\u2019\u00e9crivain revoit au m\u00eame moment. Le nom de cette femme H\u00e9l\u00e8ne, qui l\u00e0 encore, semble bien \u00eatre l\u2019h\u00e9ro\u00efne de l\u2019\u00e9pop\u00e9e d\u2019Hom\u00e8re, l\u2019allusion \u00e0 une grotte dont elle sort \u2018<em>m\u00eame morte, admir\u00e9e<\/em>\u2019 (I, 1), l\u2019atmosph\u00e8re marine et le motif des larmes, rappellent les premiers vers du po\u00e8me de 1891\u00a0: \u2018Azur\u00a0! c\u2019est moi\u2026 Je viens des grottes de la mort Entendre l\u2019onde se rompre aux degr\u00e9s sonores. [\u2026] Je pleurais.\u2019 [\u2026]\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous touchons l\u00e0, semble-t-il, le point pr\u00e9cis de l\u2019origine de <em>La Jeune Parque\u00a0<\/em>: \u00e0 partir de ce po\u00e8me de jeunesse, Paul Val\u00e9ry aurait cherch\u00e9 \u00e0 composer, \u00e0 partir de la figure d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, symbole de la beaut\u00e9, une sorte de variation au f\u00e9minin sur le th\u00e8me de Narcisse.<\/p>\n<p>Ajoutons, qu\u2019en temps de paix, Val\u00e9ry puise son inspiration dans un ancien po\u00e8me, au titre \u00e9voquant une femme l\u00e9gendaire pour sa beaut\u00e9, mais \u00e0 ce titre promise en r\u00e9compense \u00e0 P\u00e2ris par Aphrodite pour qu\u2019il la d\u00e9clare la plus belle des d\u00e9esses. Les cons\u00e9quences de son enl\u00e8vement furent la guerre de Troie, rest\u00e9e symbole d\u2019une \u00ab\u00a0grande\u00a0\u00bb guerre.<\/p>\n<p>Le po\u00e8te associe une figure f\u00e9minine li\u00e9e \u00e0 la guerre et aux pleurs. En 1912, d\u00e9j\u00e0 p\u00e8re de Claude \u00e2g\u00e9 de neuf ans, et d\u2019Agathe qui a six ans, Val\u00e9ry semble sortir, depuis peu seulement, du deuil de St\u00e9phane Mallarm\u00e9. Son \u00ab\u00a0ma\u00eetre\u00a0\u00bb est mort en septembre 1898, quand Val\u00e9ry allait avoir vingt-sept ans. Une si longue dur\u00e9e pour un deuil signe un d\u00e9placement\u00a0: le p\u00e8re de Paul Val\u00e9ry meurt quand celui-ci a quinze ans, en mars 1887.<\/p>\n<p>Or la vie de Mallarm\u00e9 fut, d\u00e8s l\u2019enfance puis en tant que p\u00e8re, une suite de deuils. N\u00e9 en 1842, St\u00e9phane Mallarm\u00e9 perd sa m\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e2ge de cinq ans, sa s\u0153ur Maria (de trois ans sa cadette) \u00e0 quinze ans, sa jeune amie anglaise Harriet Smyth \u00e0 dix-sept ans, son p\u00e8re \u00e0 vingt-et-un ans, son fils Anatole \u00e2g\u00e9 de huit ans en 1879 (Mallarm\u00e9 a trente-sept ans). Paul Val\u00e9ry est n\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e qu\u2019Anatole, en 1871 (<em>cf. <\/em>la chronologie (pp. XV-XXXIII), <em>in<\/em> Mallarm\u00e9, <em>\u0152uvres<\/em>, \u00e9d. revue, coll. Classiques Garnier, Paris, Bordas, 1992).<\/p>\n<p>En F\u00e9vrier 1911, Val\u00e9ry \u00e9crit \u00e0 Albert Thibaudet deux lettres consacr\u00e9es au \u00ab\u00a0paternel, supr\u00eame ami\u2026\u00a0\u00bb. Voici l\u2019extrait d\u2019une lettre (Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, p. 35)\u00a0 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai connu Mallarm\u00e9 <em>apr\u00e8s<\/em>\u00a0 avoir subi son extr\u00eame influence, et au moment m\u00eame o\u00f9 je guillotinais int\u00e9rieurement la litt\u00e9rature. J\u2019ai ador\u00e9 cet homme extraordinaire, dans le temps m\u00eame que j\u2019y voyais la seule t\u00eate \u2013 hors de prix\u00a0! \u2013\u00a0 \u00e0 couper pour d\u00e9capiter tout Rome\u2026 Celui qui m\u2019a fait le plus sentir sa puissance fut Poe. J\u2019y ai lu ce qu\u2019il me fallait, pris ce d\u00e9lire de la lucidit\u00e9 qu\u2019il communique. <em>Par cons\u00e9quence, <\/em>j\u2019ai cess\u00e9 de faire des vers. Cet art devenu impossible \u00e0 moi de 1892, je le tenais d\u00e9j\u00e0 pour un exercice, ou application de recherches plus importantes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les v\u0153ux de mort parricides \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un ma\u00eetre que Val\u00e9ry a c\u00f4toy\u00e9 jusque dans l\u2019intimit\u00e9 de l\u2019atelier d\u2019\u00e9criture du <em>Coup de d\u00e9s<\/em> sont bien, entre autres, ce qui a rendu d\u00e9licat et possible-impossible le travail de <em>La Jeune Parque<\/em>. Et \u00ab\u00a0d\u00e9capiter tout Rome\u00a0\u00bb, avec pour obstacle Mallarm\u00e9, cela peut faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Hannibal h\u00e9sitant \u00e0 franchir les Alpes, \u00e0 C\u00e9sar franchissant le Rubicond, \u00e0 la Rome m\u00e8re des arts et source pour Val\u00e9ry\u00a0de mod\u00e8les qu\u2019il reconna\u00eet dans la m\u00e9trique fran\u00e7aise. Il est question de guerre de conqu\u00eate, de destruction et de meurtre de masse, de Rome donc d\u2019Italie,\u00a0pour les m\u00e9taphores employ\u00e9es concernant l\u2019aveu d\u2019impuissance \u00e0 \u00e9crire des vers depuis 1892. Ce qui s\u2019est jou\u00e9 dans la relation interpersonnelle entre Mallarm\u00e9 et Val\u00e9ry nous \u00e9chappe. Mais Val\u00e9ry avait l\u2019\u00e2ge qu\u2019aurait eu Anatole, le fils de Mallarm\u00e9 mort \u00e0 huit ans en 1879, s\u2019il avait surv\u00e9cu. Nous supposons que Val\u00e9ry l\u2019apprit t\u00f4t ou tard, mais ne pouvons savoir quand. Laurie Laufer analyse les feuillets \u00e9crits par Mallarm\u00e9 durant les quelques mois ayant suivi la mort de son fils ( Laufer L., 2009, La s\u00e9pulture mallarm\u00e9enne. Pour un tombeau d\u2019Anatole. <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes<\/em>, 2009\/2, n\u00b080. Respectivement\u00a0: pp. 98 (trois premi\u00e8res citations), 100, 101)\u00a0; les fragments ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s en 1961, Mallarm\u00e9 S., <em>Pour un tombeau d\u2019Anatole<\/em>, Paris, Le Seuil). Ecoutons Laurie Laufer\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00ab\u00a0Tout se passe comme si \u00e9crire l\u2019inach\u00e8vement, l\u2019impossible deuil, \u00e9crire \u00ab\u00a0le petit fant\u00f4me\u00a0\u00bb \u2013 tel qu\u2019il nomme Anatole \u2013 revenait \u00e0 circonscrire le trou, le vide et le manque. [\u2026] Lui qui prof\u00e8re \u00eatre mort avec son fils, dans ce qu\u2019il nomme \u00ab\u00a0une alliance, un hymen\u00a0\u00bb, se risque alors \u00e0 ces fragments, ces bribes. [\u2026] Tout se passe comme si, pour \u00e9crire le mort, Mallarm\u00e9 devait \u00eatre d\u00e9j\u00e0 le disparu de cette exp\u00e9rience, comme s\u2019il devait \u00eatre \u00ab\u00a0parfaitement mort\u00a0\u00bb. [\u2026] En somme, Mallarm\u00e9 creuse par les mots son propre tombeau. [\u2026] L\u2019approche psychologisante du \u00ab\u00a0travail du deuil\u00a0\u00bb \u00e0 accomplir se heurte l\u00e0 \u00e0 l\u2019impossible de dire, \u00e0 l\u2019impasse de la nomination\u00a0: un p\u00e8re dont l\u2019enfant meurt n\u2019a pas de nom. Mallarm\u00e9 fait alors sacrifice de sa propre langue en la tra\u00e7ant disparaissante.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Val\u00e9ry put \u00e9prouver des difficult\u00e9s dans la relation avec Mallarm\u00e9, entre autres du fait de la co\u00efncidence de son ann\u00e9e de naissance avec celle d\u2019Anatole. Des projections et des identifications r\u00e9ciproques entre les deux hommes, subtiles, nous \u00e9chappent. <em>A minima<\/em> pouvons-nous supposer que Val\u00e9ry s\u2019\u00e9prouva comme une sorte d\u2019h\u00e9ritier indigne de Mallarm\u00e9, voire de \u00ab\u00a0fils\u00a0\u00bb usurpateur, ce dont le courrier de Val\u00e9ry \u00e0 Thibaudet t\u00e9moignerait.<\/p>\n<p>De la rage d\u2019avoir \u00e9crit fort peu de po\u00e9sies, n\u2019en avoir publi\u00e9 aucune durant les vingt ann\u00e9es entre 1892 et 1912, Val\u00e9ry se sort en \u00e9crivant au sujet de H\u00e9l\u00e8ne. Que s\u2019est-il pass\u00e9 en 1892\u00a0? Mentionner sa \u00ab\u00a0nuit de G\u00eanes\u00a0\u00bb est un passage oblig\u00e9 des biographes de Val\u00e9ry. Il a vingt-et-un ans (Val\u00e9ry, <em>\u0152<\/em>., <em>op. cit., <\/em>p. 20)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[Il]\u00a0part pour G\u00eanes avec sa famille [sa m\u00e8re et son fr\u00e8re qui est son a\u00een\u00e9, son p\u00e8re \u00e9tant mort cinq ans plus t\u00f4t], et descend chez les Cabella, salita San Francesco. \u2013 Il a quitt\u00e9 Montpellier apr\u00e8s avoir travers\u00e9 une crise sentimentale aigu\u00eb, et se trouve alors en proie au doute et \u00e0 un grand d\u00e9couragement. Il est pr\u00eat \u00e0 renoncer \u00e0 poursuivre une carri\u00e8re litt\u00e9raire. \u2013 4-5 octobre\u00a0: Cette r\u00e9solution et sa volont\u00e9 de ne pas laisser atteindre son esprit par une trop vive sensibilit\u00e9 s\u2019affirment au cours d\u2019une nuit d\u2019orage\u00a0: \u00ab\u00a0Nuit effroyable \u2013 pass\u00e9e sur mon lit \u2013 orage partout \u2013 ma chambre \u00e9blouissante par chaque \u00e9clair \u2013 Et tout mon sort se jouait dans ma t\u00eate. Je suis entre moi et moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Val\u00e9ry rompt vingt ann\u00e9es de quasi-mutisme, en tout cas de silence \u00e9ditorial po\u00e9tique, en amor\u00e7ant ce qui deviendra <em>La Jeune Parque<\/em>. Le d\u00e9pit amoureux puis la difficult\u00e9 \u00e0 se s\u00e9parer d\u2019une figure paternelle, le po\u00e8te Mallarm\u00e9, ont \u00e9t\u00e9 tenus dans une telle volont\u00e9 de ma\u00eetrise des \u00e9mois \u0153dipiens que briser ce silence se fit en \u00e9voquant une femme fatale\u00a0: H\u00e9l\u00e8ne de Troie, motif d\u2019un po\u00e8me \u00e9crit en 1891, repris en 1912. Toujours en temps de paix, mais en 1913 alors que l\u2019armement des pays s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, Val\u00e9ry poursuit l\u2019\u00e9criture des quelques vers.<\/p>\n<p><strong>Nouveaux titres\u00a0: <em>Ebauche <\/em>(avec mention <em>A Andr\u00e9 Gide<\/em>), <em>Etude ancienne<\/em>,<em> Discours<\/em>, <em>Larme<\/em> et <em>Pandore<\/em>.<\/strong><\/p>\n<p>Relevons l\u2019angoisse de l\u2019inach\u00e8vement du premier titre (ou l\u2019investissement narcissique d\u2019un projet) et l\u2019adresse au commanditaire\u00a0; l\u2019investissement de la vie psychique laborieuse et du <em>proc\u00e8s verbal<\/em> des deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me\u00a0titres. Investissement proprement narcissique, les initiales de Paul Val\u00e9ry, par lesquelles il signa le premier \u00e9tat publi\u00e9 de son po\u00e8me sont les m\u00eames que Proc\u00e8s Verbal&#8230; Le titre <em>Pandore<\/em> (qui signifie \u00ab\u00a0cr\u00e9\u00e9e par tous\u00a0\u00bb) accentue le motif de la femme source des malheurs de l\u2019humanit\u00e9\u00a0: la figure de Pandore est probablement, des figures f\u00e9minines de la mythologie grecque, celle pr\u00e9sent\u00e9e avec le plus de misogynie. De H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 Pandore, la femme, d\u2019enjeu, devient actrice du crime\u00a0: ce crime consiste en une curiosit\u00e9 (ouvrir une jarre) laissant s\u2019\u00e9chapper toutes les calamit\u00e9s que souffrent les humains&#8230;<\/p>\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 en 1914 pour Val\u00e9ry qui a alors quarante-deux ans\u00a0? De divers indices, dont une note de Val\u00e9ry (que nous citerons <em>infra<\/em>) le confirmant, F. de Lussy, d\u00e9duit (Pp. 43, 44)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est donc permis de penser que Paul Val\u00e9ry ne toucha pas \u00e0 son po\u00e8me pendant l\u2019ann\u00e9e 1914. Les inqui\u00e9tudes que lui causait la sant\u00e9 de sa femme, le d\u00e9part avec les siens pour La Preste, station de cure des Pyr\u00e9n\u00e9es-Orientales, la d\u00e9claration de la guerre et les angoisses qui en r\u00e9sult\u00e8rent justifieraient le tarissement de son inspiration.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un silence ne s\u2019interpr\u00e9tant pas, nous nous en tiendrons l\u00e0 pour 1914.<\/p>\n<p>En 1915, Val\u00e9ry note deux titres possibles<em>, \u03b1 de la lyre<\/em>\u00a0et <em>El\u00e9gie int\u00e9rieure<\/em>. Le premier, avec la lettre grecque \u00ab\u00a0\u03b1\u00a0\u00bb, r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Apollon, unique occurrence d\u2019une figure masculine dans les titres imagin\u00e9s par Val\u00e9ry, en l\u2019occurrence divine et meurtri\u00e8re.<\/p>\n<p>Nous reviendrons sur la figure d\u2019Apollon. Mentionnons qu\u2019il r\u00e9clame \u00e0 sa naissance son arc et sa lyre. Il envoie les calamit\u00e9s sur les humains, dont les \u00e9pid\u00e9mies (<em>Cf<\/em>. Detienne M., 1998, <em>Apollon le couteau \u00e0 la main<\/em>, Paris, Gallimard). La seule occurrence d\u2019un nom propre d\u00e9signant une femme dans le po\u00e8me est \u00ab\u00a0Parques\u00a0\u00bb, au pluriel. Aucun nom d\u2019homme ou de divinit\u00e9 masculine n\u2019y est dit (sauf \u00ab\u00a0Cygne-Dieu\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Thyrse\u00a0\u00bb, qui seront consid\u00e9r\u00e9s).<\/p>\n<p>Est-ce un sursaut viril du po\u00e8te qui dit son identification au dieu (\u00ab\u00a0Paul\u00a0\u00bb s\u2019entend dans \u00ab\u00a0Apollon\u00a0\u00bb) quand la guerre dure\u00a0? L\u2019autre titre, <em>El\u00e9gie int\u00e9rieure<\/em>, manifeste un mouvement \u00e0 la fois d\u2019amplification de la <em>Larme<\/em>, et d\u2019assomption d\u2019un genre po\u00e9tique et de ses codes\u00a0: la d\u00e9ploration d\u2019une personne aim\u00e9e et perdue. Ce titre sp\u00e9cifie l\u2019int\u00e9riorisation, le mouvement narcissique du locuteur qui se prend pour objet de l\u2019\u00e9l\u00e9gie. La stase m\u00e9lancolique est plus explicite encore que dans <em>Larme<\/em>.<\/p>\n<p>Le <em>Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise <\/em>indique, pour \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9gie\u00a0\u00bb, un emprunt au latin <em>elegie<\/em>, du grec <em>elegeia<\/em>, \u00ab\u00a0chant de deuil\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[\u2026] vraisemblablement un emprunt \u00e0 l\u2019Asie mineure, peut-\u00eatre \u00e0 la Phrygie. <em>El\u00e9gie <\/em>est le nom donn\u00e9 \u00e0 un po\u00e8me grec ou latin compos\u00e9 de distiques dont la tonalit\u00e9 est m\u00e9lancolique. Par extension, le mot s\u2019emploie \u00e0 propos d\u2019une \u0153uvre litt\u00e9raire moderne dont le th\u00e8me est la plainte (av. 1850). <em>El\u00e9gie<\/em>, au pluriel, s\u2019est dit au figur\u00e9 pour \u00ab\u00a0plaintes, lamentations\u00a0\u00bb (XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0s.) En musique, il correspond \u00e0 un morceau en mineur (1854).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019origine peut-\u00eatre phrygienne de l\u2019\u00e9l\u00e9gie \u00e9voque d\u2019ailleurs Troie en flammes, la Phrygie \u00e9tant l\u2019arri\u00e8re-pays de la Troade.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1915, Val\u00e9ry \u00e9crivit des vers que F. de Lussy pr\u00e9sente ainsi (p. 56)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[un] fragment de dix vers intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<em>Renaissance<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0[\u2026] sur le th\u00e8me du Printemps que Paul Val\u00e9ry n\u2019ins\u00e9rera dans son po\u00e8me que beaucoup plus tard. Ces vers reprennent, avec quelques retouches, un \u00e9tat manuscrit du m\u00eame fragment, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<em>Avril<\/em>\u00a0\u00bb, qui pourrait \u00eatre dat\u00e9 du d\u00e9but du si\u00e8cle [\u2026]\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Renaissance<\/em> et l\u2019ancien titre d\u2019<em>Avril<\/em> seraient issus du d\u00e9but du si\u00e8cle\u00a0: comme quoi Val\u00e9ry n\u2019avait pas totalement cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire\u2026 En pleine ann\u00e9e 1915 (sans datation de mois) ces \u00e9crits accentuent l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un mouvement viril r\u00e9actif en pleine guerre meurtri\u00e8re. La <em>Renaissance<\/em> manifeste un r\u00e9gime matriarcal pr\u00e9valant.<\/p>\n<p>Pour l\u2019ann\u00e9e 1916, F. de Lussy rel\u00e8ve quinze titres, plus avec les variations, auxquels le po\u00e8te a pens\u00e9\u00a0: <em>Parque m\u00e9lodieuse, La Parque d\u00e9sirable, \u03b1, Alpha de la Vierge, Etude d\u2019\u00e9l\u00e9gie, Divinit\u00e9 du Styx, La Stygienne, La Jeune Parque (de soi-m\u00eame), La Feinte Parque (spirituelle), La Fausse Parque, La Seule Parque, La Femme d\u2019ombre, La Jeune Pensive, Pi\u00e8ce de vers, L\u2019aurore<\/em>. (<em>Op. cit., <\/em>pp. 142, 143. Un ordre chronologique strict ne peut \u00eatre \u00e9tabli. Les parenth\u00e8ses mentionnent des variations de titre envisag\u00e9es, lesquelles excluaient probablement l\u2019autre adjectif qualifiant le substantif \u00ab\u00a0Parque\u00a0\u00bb toujours gard\u00e9. <em>Cf<\/em>. \u00e9galement, <em>op. cit.<\/em>, p. 60.)<\/p>\n<p>En 1916, troisi\u00e8me ann\u00e9e de guerre, les divinit\u00e9s f\u00e9minines de la mort surgissent explicitement et massivement\u00a0: <em>Divinit\u00e9 du Styx, La Stygienne, La Jeune Parque (de soi-m\u00eame)<\/em>. Ce dernier titre entre parenth\u00e8ses \u00e9voque le suicide. <em>Alpha de la Vierge<\/em> est le seul titre \u00e9voquant un r\u00e9f\u00e9rentiel chr\u00e9tien, absent de l\u2019ensemble envisag\u00e9 de 1913 \u00e0 1917. Il peut \u00e9galement \u00e9voquer la constellation astrale, en tout cas une figure id\u00e9alis\u00e9e f\u00e9minine chaste, quand bien m\u00eame elle serait m\u00e8re (r\u00e9f\u00e9rentiel chr\u00e9tien)\u00a0: phallique et vierge. La Parque est qualifi\u00e9e par son chant, sa jeunesse, son narcissisme, sa dissimulation, son esprit, sa fausset\u00e9, sa solitude, ses m\u00e9ditations. <em>La Jeune Parque<\/em> et <em>La Jeune Pensive<\/em> sont manifestement associ\u00e9es. Val\u00e9ry pense peut-\u00eatre au po\u00e8me de Catulle o\u00f9 les Parques chantent, annon\u00e7ant les malheurs de la guerre de Troie.<\/p>\n<p>Ses pouvoirs de s\u00e9duction, charmes associ\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9ternel f\u00e9minin\u00a0\u00bb que peut craindre un homme manifestent les angoisses de castrations face \u00e0 la figure double de l\u2019amante-m\u00e8re, s\u00e9ductrice et consolatrice. Ces charmes prendraient presque le pas sur la mortalit\u00e9 associ\u00e9e. En tant qu\u2019objet, elle l\u2019est d\u2019un d\u00e9sir\u00a0: <em>La Parque d\u00e9sirable<\/em>, r\u00e9miniscence probable d\u2019<em>H\u00e9l\u00e8ne<\/em>. <em>La Femme d\u2019ombre<\/em> esquive, ou condense, la question de savoir si elle est de, ou dans l\u2019ombre. Si l\u2019on se rappelle H\u00e9l\u00e8ne et Pandore, la femme, dans les titres \u00e9voqu\u00e9s par Val\u00e9ry pour son po\u00e8me, fait se succ\u00e9der les figures de la proie (objet de d\u00e9sir)\u00a0et de la pr\u00e9datrice (la mort) : voire les figures de femmes associ\u00e9es \u00e0 la guerre et \u00e0 toutes les calamit\u00e9s\u00a0! Il n\u2019est pas dit qu\u2019elle ne pense pas\u00a0: ses pens\u00e9es \u00e9chappent, sont d\u00e9crites \u00e0 but narcissique et de tromperie des hommes. Aucune figure f\u00e9minine n\u2019est une interlocutrice digne de foi dans les titres imagin\u00e9es. Domin\u00e9e, dominatrice ou esquivant la relation, elle ne figure pas une autre personne avec qui parler en \u00e9quit\u00e9 de droit\u00a0: elle est seule. La <em>Parque m\u00e9lodieuse<\/em> pourrait y excepter\u00a0: si elle n\u2019\u00e9tait Parque et si les Parques ne <em>chantaient<\/em> les malheurs futurs de la guerre de Troie dans le po\u00e8me de Catulle lors du mariage de Th\u00e9tis et P\u00e9l\u00e9e. Le titre <em>Aurore<\/em>, enfin, r\u00e9f\u00e8re lointainement aux vers hom\u00e9riques pass\u00e9s dans la m\u00e9moire (<em>L\u2019aurore aux doigts de rose\u2026<\/em>) et \u00e0 la divinit\u00e9 homonyme.<\/p>\n<p>F. de Lussy pr\u00e9cise\u00a0que le nom de \u00ab\u00a0Parque\u00a0\u00bb appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois en 1916 dans le titre <em>La Seule Parque :<\/em> \u00ab\u00a0[\u2026] accompagn\u00e9 d\u2019un vers tir\u00e9 des <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> d\u2019Ovide\u00a0: \u2018<em>Nulla est Alcyone. Nulla est<\/em>\u2019\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Alcyone n\u2019est plus. Elle n\u2019est plus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La pr\u00e9cision est de F. de Lussy (p. 58, <em>op. cit.<\/em>).<\/p>\n<p>Le vers dit la d\u00e9ploration du po\u00e8te Ovide pour Alcyone qui a perdu son \u00e9poux C\u00e9yx, mort noy\u00e9 d\u2019avoir affront\u00e9 les p\u00e9rils de la mer malgr\u00e9 les pr\u00e9monitions d\u2019Alcyone. Le couple fut m\u00e9tamorphos\u00e9 par les dieux en oiseaux marins en r\u00e9compense de la pi\u00e9t\u00e9 conjugale d\u2019Alcyone. En 1916 et \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective, les deuils des \u00e9pouses de soldats morts au combat ont pu motiver Val\u00e9ry pour cette premi\u00e8re occurrence de <em>La Seule Parque<\/em>. Le qualificatif <em>Seule<\/em> condense l\u2019affect de solitude \u00e9prouv\u00e9 lors du deuil et la toute puissance de d\u00e9cision de \u00ab\u00a0qui meurt quand\u00a0\u00bb affect\u00e9e \u00e0 la divinit\u00e9 Morta par les Romains de l\u2019Antiquit\u00e9. Le po\u00e8te se place en \u00e9nonciateur de <em>fata<\/em>, par identification \u00e0 celle qu\u2019il fait parler, une Parque. Le contr\u00f4le de la guerre \u00e9chappe \u00e0 tous. Le po\u00e8te fantasme, dans l\u2019\u00e9criture de son po\u00e8me commenc\u00e9 cinq ans plut t\u00f4t en temps de paix, qu\u2019il participe de la fatalit\u00e9 du cours du monde, <em>a minima<\/em> qu\u2019il la d\u00e9plore. Enfin, puisque les Parques furent associ\u00e9es aux Moires fileuses, mentionnons \u00e9galement que le 1<sup>er<\/sup> septembre 1891, Val\u00e9ry qui allait avoir vingt ans publia dans la revue <em>La Conque<\/em> le po\u00e8me <em>La fileuse<\/em>, o\u00f9 paraissent d\u00e9j\u00e0 les motifs de la mort, de l\u2019activit\u00e9 du filage et des s\u0153urs. (<em>Cf<\/em>. Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, p. 1535, la version originale du po\u00e8me, telle que publi\u00e9e dans <em>La Conque<\/em>).<\/p>\n<p><em>Psych\u00e9 <\/em>et <em>Iles<\/em>\u00a0 furent sugg\u00e9r\u00e9s par Pierre Lou\u00ffs en 1917, qui publia son roman <em>Psych\u00e9<\/em> et \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 lui c\u00e9der le titre, mais Val\u00e9ry les refusa. La figure mythologique de Psych\u00e9 para\u00eet dans la citation pr\u00e9c\u00e9dant le po\u00e8me, nous y reviendrons. <em>La Jeune Parque<\/em> figure la Parque d\u00e9cidant du terme de la vie. Pourquoi la plus jeune\u00a0? Du point de vue psychanalytique, Freud donne une r\u00e9ponse\u00a0dans <em>Le motif du choix des coffrets.<\/em> Le \u00ab\u00a0mythe des trois s\u0153urs\u00a0\u00bb r\u00e9f\u00e8re au motif r\u00e9current que Freud rep\u00e8re dans la litt\u00e9rature, de trois femmes entre lesquelles un homme doit choisir, ou de trois s\u0153urs dont l\u2019histoire de la plus jeune nous est cont\u00e9e\u00a0: P\u00e2ris (et les trois d\u00e9esses), Lear (et ses trois filles), Cendrillon, Psych\u00e9\u2026)\u00a0:<\/p>\n<p>Ecoutons Freud (Freud, 1913, <em>Le motif du choix des coffrets<\/em>, O.C.P. XII, pp. 62, 63) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La cr\u00e9ation des Moires est le r\u00e9sultat de la connaissance acquise par l\u2019homme, lui rappelant que lui aussi est un morceau de la nature et est donc soumis \u00e0 l\u2019immuable loi de la mort. Contre cette soumission quelque chose devait n\u00e9cessairement se rebeller dans l\u2019homme, lequel ne renonce \u00e0 sa position d\u2019exception qu\u2019avec une extr\u00eame r\u00e9pugnance. Nous savons que l\u2019homme utilise son activit\u00e9 de fantaisie pour satisfaire ses souhaits non satisfaits par la r\u00e9alit\u00e9. Ainsi donc sa fantaisie se r\u00e9volta contre la connaissance incarn\u00e9e dans le mythe des Moires et cr\u00e9a le mythe qui en d\u00e9rive, dans lequel la d\u00e9esse de la mort est remplac\u00e9e par la d\u00e9esse de l\u2019amour et par des configurations humaines qui en sont l\u2019\u00e9quivalent. La troisi\u00e8me des s\u0153urs n\u2019est plus la mort, elle est la plus belle des femmes, la meilleure, la plus digne d\u2019\u00eatre d\u00e9sir\u00e9e et d\u2019\u00eatre aim\u00e9e. [\u2026] Cette m\u00eame consid\u00e9ration nous apporte la r\u00e9ponse \u00e0 la question\u00a0: d\u2019o\u00f9 le trait marquant qu\u2019est le choix est-il arriv\u00e9 dans le mythe des trois s\u0153urs\u00a0? Choix est \u00e0 la place de n\u00e9cessit\u00e9, de fatalit\u00e9. C\u2019est ainsi que l\u2019homme surmonte la mort qu\u2019il a reconnue dans sa pens\u00e9e. On ne peut concevoir de triomphe plus fort de l\u2019accomplissement de souhait. On choisit l\u00e0 o\u00f9 en r\u00e9alit\u00e9 on ob\u00e9it \u00e0 la contrainte, et celle qu\u2019on choisit n\u2019est pas l\u2019effroyable, mais la plus belle et la plus digne d\u2019\u00eatre d\u00e9sir\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le choix du titre en 1917 par Val\u00e9ry, <em>La Jeune Parque<\/em>, alors que la guerre a toujours cours, manifeste un d\u00e9ni de la mort et un v\u0153u de contr\u00f4le total. L\u2019id\u00e9alisation sous les traits d\u2019une belle jeune fille de la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 quoi peut renvoyer un temps de destruction massive oriente d\u00e9j\u00e0, par le seul titre, notre lecture.<\/p>\n<p><strong>La d\u00e9dicace au commanditaire\u00a0et l\u2019\u00e9pigraphe<\/strong><\/p>\n<p><strong>La d\u00e9dicace<\/strong><\/p>\n<p>Sur l\u2019ensemble des po\u00e9sies publi\u00e9es par Paul Val\u00e9ry, <em>La Jeune Parque<\/em> est un des rares po\u00e8mes dont la d\u00e9dicace mentionne \u00e9galement la date\u00a0: 1917. Deux autres publications mentionnent leur date d\u2019ach\u00e8vement\u00a0: <em>L\u2019ange<\/em> (\u00ab\u00a0Mai 1945\u00a0\u00bb est \u00e9crit \u00e0 la fin du po\u00e8me, lequel n\u2019est pas d\u00e9dicac\u00e9) et la traduction en vers des <em>Bucoliques<\/em> de Virgile (\u00ab\u00a0Le 20 ao\u00fbt 1944\u00a0\u00bb appara\u00eet dans la d\u00e9dicace). Dans ces trois et uniques cas, dont <em>La Jeune Parque, <\/em>la datation renvoie \u00e0 des temps de guerre. En avril 1917, c\u2019est la troisi\u00e8me ann\u00e9e de guerre mondiale. Que dit la d\u00e9dicace\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>\u00c0 Andr\u00e9 Gide<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>Depuis bien des ann\u00e9es<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>j\u2019avais laiss\u00e9 l\u2019art des vers\u00a0:<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>essayant de m\u2019y astreindre encore,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>j\u2019ai fait cet exercice que je te d\u00e9die.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>1917<\/em><\/p>\n<p>La mise en page, toute en italiques, centrant et isolant chaque proposition sur une ligne diff\u00e9rente, isole compl\u00e8tement la date\u00a0: 1917.<\/p>\n<p>Au temps pass\u00e9 <em>et \u00e0 venir <\/em>sous le r\u00e9gime de la guerre, ce qu\u2019indique \u00ab\u00a01917\u00a0\u00bb, se superpose le temps durant lequel le po\u00e8te a remis le m\u00e9tier sur l\u2019ouvrage alors qu\u2019il avait \u00ab\u00a0Depuis bien des ann\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0\u00ab\u00a0laiss\u00e9 l\u2019art des vers\u00a0\u00bb. Les mots \u00ab\u00a0essayant\u00a0<em>\u00bb<\/em>, \u00ab\u00a0astreindre\u00a0encore\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0fait cet exercice\u00a0\u00bb connotent l\u2019effort du po\u00e8te ayant \u00e9crit sous la contrainte. Sans mention de lieu, l\u2019ann\u00e9e <em>1917<\/em> semble une signature ou son tenant lieu.<\/p>\n<p>Quel responsable, quel lieu \u00e9voquer pour l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 la guerre s\u2019intensifie avec l\u2019arriv\u00e9e des soldats des Etats-Unis d\u2019Am\u00e9rique sur le sol europ\u00e9en\u00a0? Mais cette d\u00e9dicace fut choisie par le po\u00e8te pour l\u2019\u00e9dition de 1933 \u00e0 laquelle nous nous r\u00e9f\u00e9rons\u2026<\/p>\n<p>En 1917, la premi\u00e8re \u00e9dition n\u2019indiquait pas l\u2019ann\u00e9e mais les initiales du po\u00e8te\u00a0: \u00ab\u00a0<em>P.V.<\/em>\u00a0\u00bb (Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, p. 1611). Val\u00e9ry a substitu\u00e9 \u00e0 ses initiales, en 1921, pour la deuxi\u00e8me \u00e9dition, les chiffres d\u2019une ann\u00e9e terrible dans la m\u00e9moire collective. Nous en d\u00e9duisons que Val\u00e9ry, apr\u00e8s-coup, consid\u00e8re la guerre, les actes humains de l\u2019espace-temps 1917, comme auteur(s) du po\u00e8me.<\/p>\n<p>Cela peut \u00e9galement t\u00e9moigner d\u2019un mouvement narcissique d\u2019identification d\u2019un po\u00e8te \u00e0 son temps et \u00e0 la destruction en cours\u00a0; ou d\u2019une tentative, contre l\u2019\u00e9vidence, de se d\u00e9fausser de la culpabilit\u00e9 d\u2019avoir \u00e9crit <em>La Jeune Parque\u00a0<\/em>; \u00e9galement d\u2019une prise de conscience sinc\u00e8re que la guerre a surd\u00e9termin\u00e9 l\u2019\u00e9criture du po\u00e8me et a pass\u00e9 outre la volont\u00e9 de son auteur.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9pigraphe\u00a0: Psych\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>La citation en exergue est de Pierre Corneille. Sous forme de question, elle interroge le lecteur, avant la lecture du po\u00e8me.<\/p>\n<p><em>Le Ciel a-t-il form\u00e9 cet amas de merveilles<\/em><\/p>\n<p><em>Pour la demeure d\u2019un serpent\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Pierre Corneille<\/p>\n<p>La citation exacte du livret de Pierre Corneille de l\u2019op\u00e9ra <em>Psych\u00e9<\/em> de Lully (1671, acte III, sc\u00e8ne 2) est\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le Ciel auroit-il fait cet amas de merveilles<\/p>\n<p>Pour la demeure d\u2019un serpent\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(<em>Cf<\/em>. http:\/\/sitelully.free.fr\/livretpsyche1.html, p. 27. Cette citation n\u2019appara\u00eet qu\u2019en 1921.)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Psych\u00e9 et de Cupidon, conte ench\u00e2ss\u00e9 dans les r\u00e9cits rocambolesques de <em>L\u2019\u00c2ne d\u2019or<\/em> d\u2019Apul\u00e9e, est une des trames dont Val\u00e9ry s\u2019est nourri pour \u00e9crire les vers qui devinrent <em>La Jeune Parque<\/em>. Dans l\u2019article de l\u2019<em>Encyclopaedia<\/em> <em>Universalis<\/em> relatif \u00e0 Apul\u00e9e (<em>circ<\/em>. 125-180 ap. J.-C.), Simone Viarre indique (<em>Encyclopaedia Universalis<\/em>, Tome II, 1989, p. 684) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c9crivain et philosophe n\u00e9o-platonicien du II<sup>e<\/sup> s., Apul\u00e9e est surtout connu comme l\u2019auteur d\u2019un roman d\u2019aventures \u00e0 tendances philosophiques intitul\u00e9 <em>L\u2019\u00c2ne d\u2019or ou les m\u00e9tamorphoses<\/em>. [\u2026] Qu\u2019il ait \u00e9tudi\u00e9 l\u2019\u00e9loquence, les <em>Florides<\/em> et l\u2019<em>Apologia<\/em> en portent brillamment t\u00e9moignage\u00a0; qu\u2019il soit devenu \u2018philosophe platonicien\u2019, il le r\u00e9p\u00e8te mille fois dans l\u2019<em>Apologia<\/em>, avec une conviction passionn\u00e9e, sans compter que deux au moins de ses trait\u00e9s (<em>De Platone et ejus dogmate<\/em>\u00a0; <em>De deo Socratis<\/em>) le confirment cat\u00e9goriquement. Ajoutons qu\u2019il a \u00e9crit des vers, qu\u2019il a \u00e9tudi\u00e9 les sciences naturelles, qu\u2019il s\u2019est fait initier \u00e0 un grand nombre de cultes \u00e0 myst\u00e8res (Liber, Esculape, Isis\u2026).\u00a0[Accus\u00e9 de magie, Apul\u00e9e se d\u00e9fend en publiant l\u2019<em>Apologia<\/em>.] Il reste qu\u2019\u00e0 la question de savoir si ce ma\u00eetre d\u2019\u00e9loquence, si ce philosophe enthousiaste a pour le moins flirt\u00e9 avec la magie, on est pour le moins tent\u00e9 de r\u00e9pondre oui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Au sujet de <em>L\u2019\u00c2ne d\u2019or ou les m\u00e9tamorphoses<\/em>, S. Viarre pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Apul\u00e9e a sans doute ajout\u00e9 \u00e0 son mod\u00e8le la fable des amours d\u2019\u00c9ros et Psych\u00e9. [\u2026] Sans passer en revue toutes les hypoth\u00e8ses, retenons qu\u2019il s\u2019agit sans doute d\u2019une \u2018odyss\u00e9e\u2019 platonicienne de l\u2019\u00e2me.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous mentionnons, pour simple rappel, que le conte de Cupidon et Psych\u00e9 (Cupidon est l\u2019homologue latin d\u2019Eros) d\u00e9crit une s\u00e9rie d\u2019\u00e9preuves initiatiques de Psych\u00e9, l\u2019<em>\u00e2me<\/em> en grec, apr\u00e8s lesquelles elle est l\u00e9galement mari\u00e9e par Jupiter \u00e0 Cupidon\u00a0: Psych\u00e9 avait d\u2019abord connu Cupidon dans des nuits d\u2019amour o\u00f9 elle ne le voyait pas. Du couple na\u00eet Volupt\u00e9. Le livre <em>L\u2019\u00c2ne d\u2019or ou les m\u00e9tamorphoses<\/em>, se cl\u00f4t sur une conversion du narrateur Lucius au culte d\u2019Isis. Cette conversion met fin \u00e0 ses nombreuses m\u00e9saventures\u00a0: Lucius avait \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en \u00e2ne, Isis lui redonne forme humaine.<\/p>\n<p>Un auteur vivant, Andr\u00e9 Gide, \u00e9tait le destinataire de la d\u00e9dicace. Un auteur mort, Pierre Corneille, est l\u2019auteur de l\u2019\u00e9pigraphe, que hante \u00ab\u00a0un serpent\u00a0\u00bb. Entre les deux auteurs, l\u2019un vivant l\u2019autre mort, sise au milieu, rempla\u00e7ant les initiales de Paul Val\u00e9ry, l\u2019ann\u00e9e\u00a0: <em>1917<\/em>. Des noms de personnes et un indice temporel sont donn\u00e9s. Et le lieu\u00a0? C\u2019est \u00ab\u00a0la demeure d\u2019un serpent\u00a0\u00bb, \u00e0 condition que \u00ab\u00a0Le Ciel\u00a0\u00bb soit plus une entit\u00e9 ou une personne qu\u2019un lieu. La question pos\u00e9e par l\u2019\u00e9pigraphe est sous forme d\u2019antith\u00e8se\u00a0: \u00e0 \u00ab\u00a0cet amas de merveilles\u00a0\u00bb r\u00e9pond dans une sym\u00e9trie inverse \u00ab\u00a0la demeure d\u2019un serpent\u00a0\u00bb. Mais cette citation reste obscure. Qui est ce \u00ab\u00a0serpent\u00a0\u00bb\u00a0? Quel est cet \u00ab\u00a0amas de merveilles\u00a0\u00bb\u00a0? La d\u00e9dicace et l\u2019exergue, regard\u00e9s dans leur globalit\u00e9, paraissent fort d\u00e9fensifs\u00a0: ils occupent une superficie cons\u00e9quente sur la page, \u00e0 l\u2019instar de pr\u00e9cautions oratoires dans un discours. Une ann\u00e9e, donc une <em>dur\u00e9e<\/em>, s\u2019inscrit en leur milieu, encadr\u00e9e de deux noms d\u2019auteurs\u00a0: Andr\u00e9 Gide et Pierre Corneille. Rappelons que l\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive pr\u00e9sente les choses ainsi\u00a0: en premi\u00e8re \u00e9dition, l\u2019ann\u00e9e n\u2019appara\u00eet pas, ni l\u2019\u00e9pigraphe, mais la d\u00e9dicace et les initiales du po\u00e8te. En 1921, <em>1917<\/em> remplace les initiales, et l\u2019\u00e9pigraphe appara\u00eet.<\/p>\n<p>Cela ne redouble-t-il pas le proc\u00e9d\u00e9 de l\u2019antith\u00e8se, jusque dans la disposition typographique, l\u2019\u00ab\u00a0amas de merveilles\u00a0\u00bb (les \u0153uvres litt\u00e9raires de Gide et de Pierre Corneille) pour \u00ab\u00a0la demeure d\u2019un serpent\u00a0\u00bb (l\u2019ann\u00e9e 1917, publication de <em>La Jeune Parque<\/em>)\u00a0? La mention de 1917 comme date de publication dans une \u00e9dition apr\u00e8s-guerre indique la conscience de Val\u00e9ry que son po\u00e8me en \u00e9tait tributaire. Quels textes publi\u00e9s de l\u2019auteur, \u00e9ventuellement quels courriers mentionnent la guerre\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Discours, article\u00a0: <em>La Crise de l\u2019esprit<\/em> (1919), <em>La Conqu\u00eate allemande<\/em> (1897)<\/strong><\/p>\n<p><em>La Crise de l\u2019esprit, premi\u00e8re lettre <\/em>fut publi\u00e9 en anglais le 11 avril 1919, deux ans apr\u00e8s la publication de <em>La Jeune Parque<\/em> et cinq mois apr\u00e8s l\u2019Armistice, puis en fran\u00e7ais le 1<sup>er<\/sup> ao\u00fbt 1919 (<em>Cf<\/em>. la note bibliographique, Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, pp. 1811, 1812). Val\u00e9ry d\u00e9ploie une antith\u00e8se analogue, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et modul\u00e9e sur plusieurs phrases, \u00e0 celle de Pierre Corneille. L\u2019incise du texte, dissolvant le je qui parle, identifiant par for\u00e7age le locuteur et l\u2019auditeur \u00e0 un \u00ab\u00a0nous autres\u00a0\u00bb et aux \u00ab\u00a0civilisations\u00a0\u00bb elles-m\u00eames, est rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre, et d\u2019un narcissisme rarement \u00e9gal\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.\u00a0\u00bb (Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, p. 989 \u00e9galement pour les deux citations \u00e0 suivre).Val\u00e9ry, pour illustrer son propos (\u00ab\u00a0des r\u00e9alisations brusques de paradoxes, des d\u00e9ceptions brutales de l\u2019\u00e9vidence\u00a0\u00bb se sont produites en peu de temps), continue ainsi (nous soulignons par des italiques)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je n\u2019en citerai qu\u2019un exemple\u00a0: <em>les grandes vertus des peuples allemands ont engendr\u00e9 plus de maux que l\u2019oisivet\u00e9 jamais n\u2019a cr\u00e9\u00e9 de vices<\/em>. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l\u2019instruction la plus solide, la discipline et l\u2019application les plus s\u00e9rieuses adapt\u00e9s \u00e0 d\u2019\u00e9pouvantables desseins. <em>Tant d\u2019horreurs n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 possibles sans tant de vertus.<\/em> Il a fallu sans doute beaucoup de science pour tuer tant d\u2019hommes, dissiper tant de biens, an\u00e9antir tant de villes en si peu de temps\u00a0; mais il a fallu non moins de <em>qualit\u00e9s morales<\/em>. Savoir et devoir, vous \u00eates donc suspects.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Remarquons que \u00ab\u00a0les grandes vertus des peuples allemands ont engendr\u00e9 plus de maux que l\u2019oisivet\u00e9 jamais n\u2019a cr\u00e9\u00e9 de vices\u00a0\u00bb semble une r\u00e9miniscence, mais transform\u00e9e et la contredisant, de la fin de l\u2019\u00e9pigraphe que Baudelaire a choisie pour <em>Les<\/em> <em>Fleurs du Mal<\/em> (\u00ab\u00a0Mais le vice n\u2019a point pour m\u00e8re la science, [\/] Et la vertu n\u2019est pas fille de l\u2019ignorance.\u00a0\u00bb Th\u00e9odore Agrippa d\u2019Aubign\u00e9).<\/p>\n<p>Val\u00e9ry parle comme si les arm\u00e9es de France et des pays ayant combattu \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s n\u2019avaient pas elles-m\u00eames particip\u00e9 aux destructions de masses. Il est difficile de consid\u00e9rer que l\u2019\u00e9pigraphe de Pierre Corneille n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 un motif \u00e0 l\u2019\u0153uvre quand Val\u00e9ry a \u00e9crit, apr\u00e8s l\u2019armistice, une antith\u00e8se si proche. Nous ne pouvons passer sous silence que le \u00ab\u00a0serpent\u00a0\u00bb d\u00e9signerait les \u00ab\u00a0peuples allemands\u00a0\u00bb, mais ne saurions oublier, comme nous verrons, que la Parque, et <em>in fine<\/em> le po\u00e8te, sont \u00e9galement identifi\u00e9s au reptile (\u00ab\u00a0Je sens bien que je n\u2019ai allong\u00e9 et disproportionn\u00e9 l\u2019apostrophe au serpent que par le besoin de parler moi-m\u00eame\u2026\u00a0\u00bb, d\u2019une lettre de Val\u00e9ry \u00e0 Gide du 14 juin 1917, deux mois apr\u00e8s la publication du po\u00e8me, <em>in <\/em>Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, p.1633).<\/p>\n<p>Val\u00e9ry avait \u00e9crit un texte au sujet de la politique allemande, texte \u00e9crit et publi\u00e9 en fran\u00e7ais dans une revue anglaise d\u00e8s 1897, <em>La Conqu\u00eate allemande<\/em> (rebaptis\u00e9 plus tard <em>Une Conqu\u00eate m\u00e9thodique<\/em>.<em> Cf<\/em>. la note bibliographique, <em>in<\/em> Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, p. 1807). Dans une \u00e9vocation des \u00ab\u00a0m\u00e9thodes\u00a0\u00bb scientifiques, commerciales, industrielles et militaires mises en place en Allemagne \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0 si\u00e8cle, l\u2019auteur dresse un tableau de la politique g\u00e9n\u00e9rale allemande qui ne laisse rien pr\u00e9sager de bon \u00e0 un lecteur fran\u00e7ais ou anglais. Il force le trait sur les diff\u00e9rences entre les \u00ab\u00a0vertus\u00a0\u00bb suppos\u00e9es des \u00ab\u00a0peuples\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>R\u00e9sumons\u00a0: d\u2019un texte pr\u00e9c\u00e9dant de quinze ans les premiers vers \u00e9crits de <em>La Jeune Parque<\/em> en 1912, <em>La Conqu\u00eate allemande<\/em>, d\u2019un autre texte \u00e9crit imm\u00e9diatement apr\u00e8s-guerre, <em>La Crise de l\u2019esprit<\/em>, nous apprenons que Val\u00e9ry s\u2019engagea politiquement et publiquement, en tant que citoyen fran\u00e7ais mais d\u2019abord par le truchement d\u2019une revue anglaise, sur des sujets touchant \u00e0 la politique internationale jusque dans ses aspects les plus pol\u00e9miques, et face \u00e0 l\u2019Allemagne.<\/p>\n<p>Du texte de 1897, <em>La Conqu\u00eate allemande<\/em>, publi\u00e9 en France en 1915 au <em>Mercure de France<\/em>, soit dix-huit ans apr\u00e8s l\u2019\u00e9dition anglaise et six mois apr\u00e8s les d\u00e9buts de la guerre, nous citerons ces extraits (resp. pp. 972, 973, 977, Val\u00e9ry, <em>\u0152<\/em>., vol. I)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On s\u2019est \u00e9mu, on s\u2019est presque scandalis\u00e9. Une Germanie plus inqui\u00e9tante se r\u00e9v\u00e8le. Les Anglais lisent le <em>Made in Germany <\/em>de M. Williams, les Fran\u00e7ais devraient lire le <em>Danger allemand <\/em>de M. Maurice Schwob. [\u2026] On aper\u00e7oit ensuite que l\u2019une et l\u2019autre conqu\u00eate font partie du m\u00eame syst\u00e8me. La tonnante et la silencieuse se superposent. On comprend que l\u2019Allemagne est devenue industrielle et commer\u00e7ante comme elle devint militaire, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment. On sent qu\u2019elle n\u2019a rien \u00e9pargn\u00e9. [\u2026]<\/p>\n<p>\u2013 c\u2019est une puissance massive et agissant comme les eaux, tant\u00f4t par le choc et par la chute, tant\u00f4t par une irr\u00e9sistible infiltration. [\u2026] Nous luttons contre cette arm\u00e9e comme des bandes sauvages contre une troupe organis\u00e9e. [\u2026]<\/p>\n<p>Tous ces efforts, ces ruses, ces travaux publics, ces machinations, ces faits si patiemment dirig\u00e9s, et leurs r\u00e9sultats, doivent, il me semble, susciter en nous \u2013 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nos amertumes nationales \u2013 l\u2019admiration sp\u00e9ciale que nous impose toujours un m\u00e9canisme efficace, un succ\u00e8s d\u00e9sir\u00e9 et atteint de raison en raison par le plus s\u00fbr chemin. La certitude d\u2019une cons\u00e9quence contient quelque chose d\u2019enivrant \u2013 lorsqu\u2019elle appara\u00eet le r\u00e9sultat d\u2019une action pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e. [\u2026] Qu\u2019on p\u00e9n\u00e8tre maintenant dans le d\u00e9tail du syst\u00e8me militaire prussien, on reconna\u00eet de plus en plus ais\u00e9ment les caract\u00e8res de la \u00ab\u00a0M\u00e9thode\u00a0\u00bb. C\u2019est dans la pr\u00e9occupation strat\u00e9gique qu\u2019il faut la chercher. La tactique est affaire d\u2019individus\u00a0; elle comporte tous les accidents de la guerre. Mais l\u2019\u00e9tude du futur, la pr\u00e9vision \u00e9tendue aussi loin que possible, les probabilit\u00e9s soigneusement pes\u00e9es, tout ce qu\u2019il faut pour affaiblir le hasard, -pour \u00e9liminer les aventures, telles sont les remarquables qualit\u00e9s de la m\u00e9thode militaire, \u00ab\u00a0Made in Germany\u00a0\u00bb. Et la guerre elle-m\u00eame ne doit plus \u00e9clater, s\u2019arr\u00eater, se poursuivre au gr\u00e9 des seuls \u00e9v\u00e9nements ou des passions. Elle se fera par raison. Elle se fera pour diminuer un concurrent, pour avoir des ports\u2026 Ce sera une op\u00e9ration de haute industrie, avec son organisation financi\u00e8re, son capital, son amortissement, ses assurances \u2013 et surtout ses actionnaires \u2013 car les indemnit\u00e9s et les milliards conquis iront sur tout le sol allemand se r\u00e9pandre, et payer de nouveaux canaux, de nouveaux tunnels, de nouvelles universit\u00e9s \u2013 de quoi se refaire, et recommencer en beaucoup plus grand. Sur le terrain de lutte \u2013 qu\u2019elle soit \u00e9conomique ou militaire \u2013 une sorte de th\u00e9or\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral domine l\u2019action m\u00e9thodique, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019action allemande.<\/p>\n<p>[\u2026] La m\u00e9thode dans toutes les choses conduirait \u00e0 une grande m\u00e9thode d\u2019individus sup\u00e9rieurs. Et quel curieux r\u00e9sultat, si les r\u00e9sultats de ce nouvel ordre de choses \u00e9taient de toute fa\u00e7on plus parfaits, plus puissants, plus agr\u00e9ables, que ceux d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Mais \u2013 je ne sais pas. Je ne fais que d\u00e9vider des cons\u00e9quences.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous retiendrons l\u2019admiration envieuse que Val\u00e9ry semble avoir pour ce qu\u2019il nomme la \u00ab\u00a0M\u00e9thode\u00a0\u00bb allemande. Retenons les deux derni\u00e8res phrases du texte\u00a0: \u00ab\u00a0Mais \u2013 je ne sais pas. Je ne fais que d\u00e9vider des cons\u00e9quences.\u00a0\u00bb Phrases remarquables, o\u00f9 l\u2019auteur semble se reprendre, pris de remords ou effray\u00e9 (probablement les deux) d\u2019oser penser, pr\u00e9voir, mais quoi\u00a0? Il dirait un mot de plus qu\u2019il pr\u00e9dirait \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-six ans, vingt-six ans apr\u00e8s la fin de la guerre de 1870-1871, une nouvelle guerre.<\/p>\n<p>Dans la p\u00e9nulti\u00e8me phrase, \u00ab\u00a0Mais \u2013 je ne sais pas.\u00a0\u00bb, Val\u00e9ry semble tent\u00e9 de se d\u00e9dire, comme s\u2019il voulait rendre non advenu d\u2019avoir ainsi pens\u00e9, ou plut\u00f4t non ad-venir ce qu\u2019il pense possible. Dans la derni\u00e8re phrase, \u00ab\u00a0Je ne fais que d\u00e9vider des cons\u00e9quences.\u00a0\u00bb, il s\u2019excuse presque. Comme une Parque filant le lin \u00e0 sa quenouille, il d\u00e9nie toute responsabilit\u00e9 dans ses propos, propos qu\u2019il aura pu \u00e9prouver apr\u00e8s-coup, une fois la guerre survenue lors de l\u2019\u00e9criture du po\u00e8me, comme proph\u00e9tiques. Le po\u00e8te a pu craindre que l\u2019essayiste n\u2019ait particip\u00e9 \u00e0 la guerre par ses paroles\u00a0: \u00e9nonciations divines, <em>fata<\/em> qui l\u2019identifieraient \u00e0 la plus jeune des Parques.<\/p>\n<p><strong>Courriers, <em>Cahier <\/em>de juin 1917<\/strong><\/p>\n<p>Une lettre de Val\u00e9ry \u00e0 Andr\u00e9 Breton, dat\u00e9e de 1916, dit le m\u00e9lange d\u2019excitation, d\u2019ennui et de m\u00e9lancolie dans lequel Val\u00e9ry est plong\u00e9, lorsqu\u2019il \u00e9crit ses vers. La r\u00e9f\u00e9rence aux envahisseurs est explicite.\u00a0La datation indique \u00ab\u00a0(ao\u00fbt\u00a0?) 1916\u00a0\u00bb (lettre cit\u00e9e par Henri Pastoureau, <em>Des influences dans la po\u00e9sie pr\u00e9surr\u00e9aliste d\u2019Andr\u00e9 Breton, <\/em>in <em>Andr\u00e9 Breton, essais et t\u00e9moignages, <\/em>recueillis par Marc Eigeldinger, Neuch\u00e2tel, \u00c0 la Baconni\u00e8re, 1949, p.147.\u00a0 Nous extrayons la citation de Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, pp.\u00a01623, 162) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je fais des vers, devoir et artifice, jeu depuis longtemps oubli\u00e9. Pourquoi\u00a0? Il y a des raisons. Ne f\u00fbt-ce que l\u2019\u00e9tat de guerre, trop excitant pour admettre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, des analyses et des rigueurs suivies (d\u2019autres motifs aussi\u00a0!). C\u2019est une po\u00e9sie surann\u00e9e qui m\u2019ennuie et que je prolonge ind\u00e9finiment. Rien de ce que vous aimez ni moi-m\u00eame. Je me figure un travail du temps des vers latins. Il y a eu des rh\u00e9teurs, jadis, \u00e0 l\u2019heure d\u2019Attila et de Gens\u00e9ric, qui mastiquaient des hexam\u00e8tres dans un coin. Pour qui\u00a0? Pour quoi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans une lettre \u00e0 Maurice Denis, non dat\u00e9e (publi\u00e9e par Jacques-Henri Bornecque, <em>Le Rayonnement de Maurice Denis<\/em>, dans <em>Le Monde <\/em>du 12 novembre 1953, p.7, cit\u00e9e <em>in <\/em>Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, p.1624\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai l\u00e0 une sorte de po\u00e8me qui ne veut s\u2019achever, un monstre gonfl\u00e9 des loisirs de mon inutilit\u00e9 pendant la guerre. Sans \u00ab\u00a0sujets\u00a0\u00bb, sans nom, sans \u00e2ge certain, hydre infiniment extensible, qui se peut aussi couper en morceaux \u2013 dont je ne dis pas que ce seraient autant de morceaux vivants \u2013 \u00a0; bref, c\u2019est aussi un train d\u2019alexandrins (plus \u00ab\u00a0r\u00e9guliers\u00a0\u00bb que ce n\u2019est la mode), un train qui, pour ma stupeur, est sorti de mon long tunnel, un serpent de <em>trucks<\/em>, disons-le, charg\u00e9 de toutes les sottises que je n\u2019ai pas \u00e9crites pendant vingt et quelques ann\u00e9es d\u2019abstention et abstinences s\u00e9rieuses\u2026 Qui me l\u2019e\u00fbt dit, j\u2019aurais ri \u00e0 son nez\u00a0! Mais enfin, je suis exc\u00e9d\u00e9 de cette involontaire \u00c6n\u00e9ide. Et pourtant il me choquerait de laisser en plan un si long discours sans motif.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019En\u00e9ide de Virgile est explicite. Val\u00e9ry dit son \u00ab\u00a0inutilit\u00e9 pendant la guerre\u00a0\u00bb, ce qui \u00e0 l\u2019\u00e9vidence le tourmente, le culpabilise, voire lui fait honte. La lettre \u00e0 Albert Mockel, dat\u00e9e de 1917, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre longuement cit\u00e9e\u00a0(toutes les italiques sont de nous sauf le vers de l\u2019avant-derni\u00e8re phrase en fin de citation\u00a0; Lettre \u00e0 Albert Mockel de 1917, sans autre pr\u00e9cision (pas avant le mois d\u2019avril, publication du po\u00e8me). Val\u00e9ry r\u00e9pond \u00e0 une lettre de Mockel. Cit\u00e9e <em>in<\/em> Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, pp. 1629- 1631) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute mon apologie \u2013 et tout le secret du po\u00e8me \u2013 sont clairement dans la petite d\u00e9dicace \u00e0 Gide\u00a0: Ceci, dit-elle, est l\u2019\u0153uvre d\u2019un monsieur qui depuis 22 ans n\u2019a pas fait de vers et s\u2019est propos\u00e9 un exercice. [\u2026] J\u2019essayai quelques alexandrins. <em>Vint la guerre<\/em>. Puis <em>l\u2019installation<\/em> de la <em>guerre<\/em> et ce r\u00e9gime <em>d\u2019angoisse<\/em> <em>quotidienne<\/em>, qui n\u2019est pas abrog\u00e9. <em>Comme tout le monde, j\u2019avais perdu ma libert\u00e9 d\u2019esprit<\/em>. Adieu, sp\u00e9culations\u00a0! J\u2019ai trouv\u00e9 alors que le moyen de lutter contre l\u2019imagination des \u00e9v\u00e9nements et <em>l\u2019activit\u00e9 consumante de l\u2019impuissance<\/em> \u00e9tait de s\u2019astreindre \u00e0 un jeu difficile\u00a0; se faire un labeur infini, charg\u00e9 de conditions et de clauses, tout g\u00ean\u00e9 de strictes observances. Je pris la po\u00e9sie pour charte priv\u00e9e. Je pris les ceintures les plus classiques. Je <em>m\u2019imposai<\/em> en outre la continuit\u00e9 de l\u2019harmonie, l\u2019exactitude de la syntaxe, la d\u00e9termination pr\u00e9cise des mots, un \u00e0 un tri\u00e9s, pes\u00e9s, voulus, etc. Quand je faiblissais, je m\u2019exhortais. Vous pensez que j\u2019ai abandonn\u00e9 vingt fois. J\u2019appelais le <em>devoir et l\u2019orgueil<\/em> \u00e0 l\u2019aide. <em>Je me flattais parfois en essayant de me faire croire qu\u2019il fallait au moins travailler pour notre langage, \u00e0 d\u00e9faut de combattre pour notre terre<\/em>\u00a0; <em>dresser \u00e0 cette langue un petit monument peut-\u00eatre fun\u00e9raire<\/em>, fait de mots les plus purs et de ses formes les plus nobles, \u2013 un petit tombeau sans date, \u2013 sur les bords mena\u00e7ants de l\u2019Oc\u00e9an du charabia\u2026 Le gros de l\u2019ouvrage fut ex\u00e9cut\u00e9 en 15 et en 16\u2026 <em>qui croirait que tels vers ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits dans ce temps par un homme suspendu aux \u00ab\u00a0Communiqu\u00e9s\u00a0\u00bb, la pens\u00e9e \u00e0 Verdun et ne cessant d\u2019y penser<\/em>\u00a0? [\u2026] Quant \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, mon cher ami, comment n\u2019y serait-elle pas\u00a0? \u2013 Vous avez parfaitement vu que ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019obscurit\u00e9 mallarm\u00e9enne. Celle-ci tient \u00e0 un certain syst\u00e8me. La mienne r\u00e9sulte de <em>l\u2019impuissance de l\u2019auteur<\/em>. \u2013 Le sujet vague de l\u2019\u0153uvre est la Conscience de soi-m\u00eame\u00a0; la Consciousness de Poe si l\u2019on veut. Je le disais assez nettement dans des fragments que j\u2019ai supprim\u00e9s, faute de savoir les faire\u2026 Trop difficile\u00a0: les vers \u00e9taient impossibles, secs, cassants comme des <em>squelettes<\/em>, ou plats et sans rem\u00e8de. J\u2019ai m\u00eame \u00e9t\u00e9 <em>forc\u00e9<\/em>, pour <em>attendrir<\/em> un peu le po\u00e8me, d\u2019y introduire des morceaux non pr\u00e9vus et faits apr\u00e8s coup. <em>Tout ce qui est sexuel est surajout\u00e9. Tel, le passage central sur le Printemps<\/em> qui semble maintenant d\u2019importance essentielle.\u00a0Les remarques que vous faites sont toutes justes. Je ne les trouve que trop douces et mod\u00e9r\u00e9es. Ce que vous dites de l\u2019emploi des images,\u00a0 et de leur papillonnement est bien vrai. Toutefois, je ne crois pas qu\u2019il faille aller jusqu\u2019\u00e0 m\u2019opposer le <em>Cygne<\/em> [de Mallarm\u00e9] incomparable. Le sonnet est autre chose que le po\u00e8me. Il peut se consacrer \u00e0 faire percevoir toutes les faces d\u2019un seul et m\u00eame diamant. C\u2019est une rotation d\u2019un m\u00eame corps autour d\u2019un point ou d\u2019un axe. Mais le po\u00e8me doit se fuir, et revient difficilement sur soi-m\u00eame.\u00a0Quant \u00e0 la petite invocation aux Iles, je ne sais pas s\u2019il fallait y insister au point de faire trop voir<em>. <\/em>Elles ne sont pas visibles. On en parle au futur, on les pr\u00e9dit\u00a0: le jour les montrera, qui se pr\u00e9pare encore. Ce passage n\u2019est que pour exprimer la lassitude, la certitude de revoir ce qu\u2019on sait trop qu\u2019on reverra. La jeune h\u00e9ro\u00efne les conna\u00eet bien. Elle ne les d\u00e9crira pas. Plut\u00f4t les injurier un peu. Faire un chant prolong\u00e9, sans action, rien que l\u2019incoh\u00e9rence interne aux confins du sommeil [\u2026] Il y a de graves <em>lacunes<\/em> dans l\u2019exposition et la composition. Je n\u2019ai pu me tirer de l\u2019affaire qu\u2019en travaillant par <em>morceaux<\/em>. Cela se sent, et j\u2019en sais trop sur mes <em>d\u00e9faites<\/em>\u00a0! De ces morceaux, il en est un qui, seul, repr\u00e9sente pour moi le po\u00e8me que j\u2019aurais voulu faire. Ce sont les quelques vers qui commencent ainsi\u00a0: <em>\u00d4 n\u2019aurait-il fallu, folle, etc.<\/em> [\u2026] Je ne sais m\u00eame pas si j\u2019ai fait v\u00e9ritablement \u0153uvre \u00ab\u00a0r\u00e9actionnaire\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La derni\u00e8re phrase cit\u00e9e semble une r\u00e9ponse de Val\u00e9ry \u00e0 une remarque que Mockel qui aurait qualifi\u00e9 le po\u00e8me d\u2019\u00ab\u00a0\u0153uvre r\u00e9actionnaire\u00a0\u00bb. La longue lettre de Val\u00e9ry, bless\u00e9 dans son amour-propre, serait une justification, toujours en temps de guerre (1917). Reprenons la chronologie indiqu\u00e9e par le po\u00e8te apr\u00e8s-coup. Nous relevons les fonctionnements suivants. Un mouvement narcissique (\u00ab\u00a0toute mon apologie\u00a0\u00bb) justifie la tentative d\u2019\u00e9crire \u00e0 nouveau des vers apr\u00e8s vingt-deux ann\u00e9es d\u2019interruption qui ont pu \u00eatre v\u00e9cues dans la honte, \u00e9prouv\u00e9 silencieux. La \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb et son \u00ab\u00a0installation\u00a0\u00bb font surgir \u00ab\u00a0l\u2019angoisse quotidienne\u00a0\u00bb et la perte de la \u00ab\u00a0libert\u00e9 d\u2019esprit\u00a0\u00bb. La vie \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pousse l\u2019homme \u00e0 chercher un \u00ab\u00a0moyen de lutter contre l\u2019imagination des \u00e9v\u00e9nements et l\u2019activit\u00e9 consumante de l\u2019impuissance\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit de transposer sur autre chose que les \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nements\u00a0\u00bb les cons\u00e9quences des angoisses de castration (\u00ab\u00a0impuissance), voire de d\u00e9tresse (\u00ab\u00a0Hilflosigkeit\u00a0\u00bb, dit Freud, traduisible par \u00ab\u00a0d\u00e9s-aide\u00a0\u00bb). Le surinvestissement de la mati\u00e8re langagi\u00e8re dans la po\u00e9sie est d\u00e9crit sur un mode surmo\u00efque, voire narcissique (\u00ab\u00a0je m\u2019imposai\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0devoir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0orgueil\u00a0\u00bb). Si le mot de \u00ab\u00a0patriotisme\u00a0\u00bb n\u2019est pas prononc\u00e9, le po\u00e8te reconna\u00eet avoir us\u00e9 de cette id\u00e9alisation psychique collective comme de compensations narcissiques aux \u00e9prouv\u00e9s de honte et de culpabilit\u00e9 de ne pas combattre\u00a0: \u00ab\u00a0Je me flattais parfois en essayant de me faire croire qu\u2019il fallait au moins travailler pour notre langage, \u00e0 d\u00e9faut de combattre pour notre terre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Alors sont mentionn\u00e9es les ann\u00e9es de 1915 et 1916, et singuli\u00e8rement Verdun, pour justifier d\u2019avoir tent\u00e9 de \u00ab\u00a0dresser \u00e0 cette langue un petit monument peut-\u00eatre fun\u00e9raire\u00a0\u00bb. Val\u00e9ry est pr\u00eat \u00e0 se reconna\u00eetre patriote (mais ne dit pas le mot), peut-\u00eatre pour se d\u00e9fendre d\u2019avoir commis une \u0153uvre \u00ab\u00a0r\u00e9actionnaire\u00a0\u00bb\u00a0: il a particip\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019union sacr\u00e9e\u00a0\u00bb, celle entre gauche et droite politiques, entre cl\u00e9ricaux et la\u00efques, et s\u2019absout ainsi dans la masse.<\/p>\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Mallarm\u00e9, les motifs sexuels consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0surajout\u00e9s\u00a0\u00bb (mais \u00e0 quelle \u00e9poque, cela sera vu <em>infra<\/em>) pr\u00e9cisent la configuration \u0153dipienne o\u00f9 le po\u00e8te semble se d\u00e9battre, voire dans laquelle il craint d\u2019entrer. L\u2019aveu de \u00ab\u00a0l\u2019impuissance de l\u2019auteur\u00a0\u00bb est dite face \u00e0 la figure paternelle de Mallarm\u00e9, mais l\u2019\u00e9criture de <em>La Jeune Parque<\/em> en est pr\u00e9cis\u00e9ment la r\u00e9action. Faite aux \u00ab\u00a0\u00eeles\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0l\u2019h\u00e9ro\u00efne\u00a0\u00bb, l\u2019injure appara\u00eet alors\u00a0: les promesses de bonheur sont d\u00e9valu\u00e9es. L\u2019injure interdit tout espoir\u00a0: emp\u00eacher de possibles \u00e9v\u00e9nements heureux d\u2019advenir. Le travail de s\u00e9paration qu\u2019impose le voyage vers les \u00eeles est par avance d\u00e9ni\u00e9.<\/p>\n<p>Les mots \u00ab\u00a0lacunes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0morceaux\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9faites\u00a0\u00bb sont un aveu de l\u2019impuissance \u00e0 rivaliser avec le p\u00e8re, qui reste une figure id\u00e9alis\u00e9e (Mallarm\u00e9)\u00a0: ils manifestent \u00e9galement que le je est d\u00e9chiquet\u00e9, ayant \u00e9chou\u00e9 \u00e0 la synth\u00e8se (<em>Cf<\/em>. \u00e0 ce sujet, Bompard-Porte M., 2004, <em>De l\u2019angoisse<\/em>, pr\u00e9cis\u00e9ment le chapitre 3, pp. 75-103\u00a0: \u00ab\u00a0La n\u00e9vrose de contrainte et ses sympt\u00f4mes\u00a0\u00bb, dont les sous-chapitres suivants, \u00ab\u00a0Vocation du Je \u00e0 la synth\u00e8se\u2026 et au d\u00e9ni des s\u00e9parations\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0D\u00e9chiqu\u00e8tement et \u00e9parpillement du Je dans ses d\u00e9fenses \u2018motrices\u2019\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Rendre-non-arriv\u00e9 et isoler. Le Je et la r\u00e9alit\u00e9 en morceaux\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>La lettre \u00e9tant \u00e9crite en 1917, et pas avant le mois d\u2019avril, le mot de \u00ab\u00a0d\u00e9faites\u00a0\u00bb dit aussi l\u2019identification du po\u00e8te aux mouvements guerriers en cours. Il \u00e9choue\u2026 comme tout le monde. Est alors dit le \u00ab\u00a0morceau\u00a0\u00bb qui repr\u00e9sente \u00ab\u00a0seul\u00a0\u00bb tout le po\u00e8me qu\u2019il aurait voulu faire, et dont nous verrons qu\u2019il masque \u00e0 peine une tentative de suicide, soit une tentative de meurtre de soi. Val\u00e9ry a comme cauchemard\u00e9 la guerre, ne la \u00ab\u00a0faisant\u00a0\u00bb pas. La position surmo\u00efque pr\u00e9vaut, toute tentative pour y \u00e9chapper la renforce.<\/p>\n<p>Citons enfin une lettre de 1929 \u00e0 Georges Duhamel, \u00e9crivain m\u00e9decin. Relevons certaines phrases quasi identiques \u00e0 celles de la lettre pr\u00e9c\u00e9dente \u00e9crite douze ans plus t\u00f4t (les italiques sont de nous sauf les citations latines\u00a0; lettre \u00e0 Georges Duhamel, de 1929, publi\u00e9e dans <em>Le Mercure de France <\/em>de 1950, cit\u00e9e <em>in <\/em>Val\u00e9ry, <em>\u0152.<\/em>, vol. I, pp. 1637, 1638.)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0M\u00e9decin que vous \u00eates, et qui tendez certainement \u00e0 l\u2019\u00eatre surtout des \u00ab\u00a0\u00e2mes\u00a0\u00bb, je vous pr\u00e9sente un cas singulier. Le voici dans sa simplicit\u00e9. Je me livrais, \u2013 depuis 1892 \u2013, \u00e0 des pens\u00e9es et \u00e0 des probl\u00e8mes toujours plus \u00e9loign\u00e9s de la po\u00e9sie, et m\u00eame de toute litt\u00e9rature praticable. [\u2026] <em>La guerre vint. Je perdis ma libert\u00e9 int\u00e9rieure. Sp\u00e9culer me parut honteux, ou me devint impossible<\/em>. Et je voyais bien que <em>toutes mes r\u00e9flexions sur les \u00e9v\u00e9nements \u00e9taient<\/em> <em>vaines ou sottes<\/em>. <em>L\u2019angoisse, les pr\u00e9visions inutiles, le sentiment de l\u2019impuissance me d\u00e9voraient sans fruit. C\u2019est alors que l\u2019id\u00e9e en moi naquit de me contraindre, \u00e0 mes heures de loisir, \u00e0 une t\u00e2che illimit\u00e9e, <\/em>soumise \u00e0 d\u2019\u00e9troites conditions formelles. Je m\u2019imposai de faire des vers, de ceux qui sont charg\u00e9s de cha\u00eenes. Je poursuivis un long po\u00e8me. Et voici o\u00f9 je voulais en venir. Voici le souvenir o\u00f9 m\u2019a reconduit tout \u00e0 l\u2019heure votre mot sur l\u2019Olympienne S\u00e9r\u00e9nit\u00e9\u00a0: \u00a0Ce po\u00e8me (qui fut appel\u00e9 <em>la jeune Parque<\/em>) pr\u00e9sente toutes les apparences des po\u00e8mes qu\u2019on aurait pu \u00e9crire en 1868 comme en 1890. \u00ab\u00a0<em>Tout se passe\u00a0\u00bb comme si la guerre de 1914-1918, pendant laquelle il a \u00e9t\u00e9 fait, n\u2019avait pas exist\u00e9.<\/em> Et moi, pourtant, qui l\u2019ai fait, je sais bien que je l\u2019ai fait <em>sub signo Martis<\/em> (sous le signe de Mars, le dieu de la guerre chez les Romains). Je ne me l\u2019explique pas \u00e0 moi-m\u00eame, <em>je ne puis concevoir que je l\u2019ai fait qu\u2019en fonction de la guerre<\/em>. <em>Je l\u2019ai fait dans l\u2019anxi\u00e9t\u00e9, et \u00e0 demi contre elle.<\/em> J\u2019avais fini par me sugg\u00e9rer que j\u2019accomplissais un devoir, que <em>je rendais un culte \u00e0 quelque chose en perdition<\/em>. Je m\u2019assimilais \u00e0 ces moines du premier moyen \u00e2ge qui \u00e9coutaient le monde civilis\u00e9 autour de leur clo\u00eetre crouler, qui ne croyaient plus qu\u2019en la fin du monde\u00a0; et toutefois, qui \u00e9crivaient difficilement,\u00a0en hexam\u00e8tres durs et t\u00e9n\u00e9breux <em>d\u2019immenses po\u00e8mes pour personne<\/em>. <em>Je confesse que le fran\u00e7ais me semblait une langue mourante<\/em>, et que je m\u2019\u00e9tudiais \u00e0 le consid\u00e9rer <em>sub specie aeternetatis<\/em> [sous l\u2019esp\u00e8ce de l\u2019\u00e9ternit\u00e9]\u2026\u00a0Il n\u2019y avait aucune s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 en moi. Je pense donc que la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre ne montre pas la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de l\u2019\u00eatre. <em>Il peut arriver, au contraire, qu\u2019elle soit l\u2019effet d\u2019une r\u00e9sistance anxieuse \u00e0 de profondes perturbations, et r\u00e9ponde, sans la refl\u00e9ter en rien, \u00e0 l\u2019attente de catastrophes<\/em>. Sur ces questions, toute la critique litt\u00e9raire me semble \u00e0 r\u00e9former. Telle qu\u2019on la pratique ordinairement, l\u2019op\u00e9ration de remonter des \u0153uvres \u00e0 leurs auteurs, est illusoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e que <em>La Jeune Parque<\/em> puisse d\u00e9gager de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 surprend le po\u00e8te, cela se comprend. Guerre et angoisse sont chaque fois \u00e9voqu\u00e9es dans les courriers de Val\u00e9ry au sujet du po\u00e8me. Effray\u00e9 de voir un monde mat\u00e9riel, psychique et langagier s\u2019effondrer, Val\u00e9ry r\u00e9agit, durant six ann\u00e9es et d\u00e8s avant le d\u00e9but de la guerre (<em>H\u00e9l\u00e8ne<\/em>, qui l\u2019\u00e9voque, est un motif d\u00e8s l\u2019invention du premier vers en 1912), par un effort contre la destruction\u00a0: en prenant la voix de qui l\u2019agit. Les deux citations latines r\u00e9f\u00e8rent d\u2019une part aux conditions de guerre du collectif d\u2019appartenance (\u00ab\u00a0sous le signe de Mars\u00a0\u00bb) et donc \u00e0 la mortalit\u00e9 de chacun, d\u2019autre part au d\u00e9ni de cette mortalit\u00e9, par r\u00e9f\u00e9rence aux moines copistes du premier moyen-\u00e2ge (la langue fran\u00e7aise consid\u00e9r\u00e9e \u00ab\u00a0sous l\u2019esp\u00e8ce de l\u2019\u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb). Face \u00e0 la temporalit\u00e9 aristot\u00e9licienne de la corruption du monde vivant, manifest\u00e9e et agie par les humains en guerre, le po\u00e8te s\u2019est situ\u00e9 en un temps \u00e9ternel (suppos\u00e9 celui des astres, du Ciel), s\u2019identifiant aux pratiques des moines chr\u00e9tiens qui \u00e9crivaient des vers alors qu\u2019ils \u00ab\u00a0[\u2026] ne croyaient plus qu\u2019en la fin du monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La phrase de l\u2019\u00e9crivain au m\u00e9decin (\u00ab\u00a0Je confesse que le fran\u00e7ais me semblait une langue mourante, et que je m\u2019\u00e9tudiais \u00e0 le consid\u00e9rer <em>sub specie aeternetatis<\/em>.\u00a0\u00bb) dit la position surmo\u00efque\u00a0: avoir pens\u00e9 la langue fran\u00e7aise en temps de guerre comme \u00ab\u00a0mourante\u00a0\u00bb est dit sur le mode de la confession chr\u00e9tienne d\u2019une faute morale, soit d\u2019une trahison, du point de vue de la psychologie collective r\u00e9gnante.<\/p>\n<p><em>\u00a0La Jeune Parque<\/em> est un po\u00e8me \u00e9crit en temps de guerre. Ce n\u2019est pas un po\u00e8me de guerre au sens usuel du terme, Val\u00e9ry n\u2019ayant pas combattu. Mais le po\u00e8te pr\u00e9sente ces ann\u00e9es d\u2019\u00e9criture comme une tentative d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise de la psychologie collective <em>et<\/em> comme un combat patriotique\u00a0: \u00e9chapper \u00e0 la guerre, sans le pouvoir, donc y participer mais autrement. Le po\u00e8te n\u2019a pas r\u00e9ussi, m\u00eame en po\u00e9sie dont il se faisait une si haute id\u00e9e, \u00e0 \u00e9crire librement. Les d\u00e9n\u00e9gations dont Val\u00e9ry est r\u00e9guli\u00e8rement capable \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la critique litt\u00e9raire comme de la psychanalyse rel\u00e8vent \u00e0 l\u2019\u00e9vidence de craintes dont il n\u2019est pas dit qu\u2019il soit toujours dupe. Dans ce po\u00e8me, il fait le pari de laisser dire, sous couvert de laisser parler la conscience, ce qui lui \u00e9chappe, et jusque dans une apparence de sommeil. S\u2019identifiant aux moines copistes qui \u00e9crivaient \u00ab\u00a0d\u2019immenses po\u00e8mes pour personne\u00a0\u00bb, Val\u00e9ry reconna\u00eet qu\u2019il s\u2019adressait comme \u00e0 la mort elle-m\u00eame (<em>El\u00e9gie int\u00e9rieure<\/em>, autre tire imagin\u00e9 par le po\u00e8te pour<em> La Jeune Parque<\/em>). Le lecteur est-il \u00e0 la place du mort, comme si le po\u00e8te, qui se veut \u00e9ternel, \u00e9tait seul \u00e0 lui survivre\u00a0?<\/p>\n<p>Qui a entendu ce que <em>dit<\/em> le po\u00e8me\u00a0du temps de guerre o\u00f9 il fut \u00e9crit\u00a0? F.\u00a0de Lussy, critique g\u00e9n\u00e9tique, semble arguer d\u2019un commentaire de Val\u00e9ry pour se passer d\u2019\u00e9couter\u00a0(de Lussy, <em>op. cit.<\/em>, p. 139\u00a0; nous avons laiss\u00e9 les italiques et caract\u00e8res droits, choix de F.\u00a0de Lussy. Dans la typographie initiale reproduisant la lettre, le mot \u00ab\u00a0fond\u00a0\u00bb est en italique)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2018<em>Le<\/em> fond <em>importe<\/em> <em>peu<\/em>, <em>lieux communs<\/em>.\u2019, \u00e9crivit-il \u00e0 Andr\u00e9 Fontainas en mai 1917 (<em>\u0152<\/em>, I, 1631). On ne pouvait mieux souligner la pr\u00e9\u00e9minence de la forme sur le sujet.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pourtant, les formes verbales qu\u2019emploient les humains dans leurs \u00e9changes d\u00e9signent, nomment, voire symbolisent et parfois conceptualisent, selon les r\u00e9gimes collectifs psychiques dont le locuteur participe ou se s\u00e9pare. Si Val\u00e9ry reconna\u00eet avoir employ\u00e9 pour fond des lieux communs, c\u2019\u00e9taient ceux de son collectif d\u2019appartenance, les milieux lettr\u00e9s dominants durant la guerre, vivant majoritairement \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des combats et n\u2019y participant pas <em>en actes<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Les sources litt\u00e9raires<\/strong><\/p>\n<p>Les sources litt\u00e9raires sont nombreuses. Une note de Val\u00e9ry indique, extraite du <em>Cahier<\/em> de juin 1917 (<em> Tome Sixi\u00e8me <\/em>des <em>Cahiers, <\/em>pp.508, 509, paru en 1958\u00a0; cit\u00e9 <em>in \u0152.<\/em>, vol.I, p. 1635\u00a0; nous avons remplac\u00e9 les sauts de lignes par [\/]. \u00ab\u00a0S. d\u2019A\u00a0\u00bb pourrait \u00e9galement valoir pour le \u00ab\u00a0Songe d\u2019Athalie\u00a0\u00bb. Pour \u00ab\u00a0Cl- \u00bb, l\u2019\u00e9dition de la Pl\u00e9iade remarque que ce \u00ab\u00a0pourrait aussi bien se lire <em>Ch<\/em> ou m\u00eame<em> A<\/em>\u00a0\u00bb)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme j\u2019ai fait la J. P. [\/] Gen\u00e8se \u2013 1912-1913-1914-1915-1916-1917 [\/] Serpent Harm[onieuse]. Iles [\/] Sommeil. (Arbres) [\/] Le jour n\u2019est pas plus pur que \u2013 [\/] que la forme de ce chant est une [\/] <em>auto-biographie [\/] <\/em>Referred [\/] Virgile. Racine. Ch\u00e9nier [\/] Baudelaire, Wagner [\/] Euripide. P\u00e9trarque. [\/] Mallarm\u00e9 Rimbaud \u2013 Hugo Cl- Gluck. Pri[\u00e8re] D\u2019Esther\u00a0[\/] j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 Gluck. J\u2019ai jou\u00e9 avec deux doigts. A l\u2019inverse de Lulli au Th. Fran\u00e7ais j\u2019ai mis des notes sur le S[erment] d\u2019A[ssu\u00e9rus] [\/] j\u2019ai suppos\u00e9 une m\u00e9lodie, essay\u00e9 d\u2019attarder, de ritardare, d\u2019encha\u00eener, de couper, d\u2019<em>intervenir, <\/em>\u2013 de conclure, de r\u00e9soudre \u2013 et ceci dans le sens comme dans le son. [\/] j\u2019ai pratiqu\u00e9 l\u2019attente. \u2013 Mots <em>oblig\u00e9s.<\/em> [\/] Le distique\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires aux \u0153uvres avec pour toile de fond, voire pour objet du r\u00e9cit la guerre, concernent plusieurs auteurs. Ch\u00e9nier\u00a0est fort peu connu de nos jours, il \u00e9tait enseign\u00e9 dans les \u00e9coles, admir\u00e9 par Hugo\u00a0; Ch\u00e9nier po\u00e8te \u00e9tait devenu un h\u00e9ros national auquel Val\u00e9ry put s\u2019\u00eatre identifi\u00e9 dans sa jeunesse. Andr\u00e9 de Ch\u00e9nier, dit Andr\u00e9 Ch\u00e9nier est n\u00e9 en 1762 \u00e0 Constantinople.<\/p>\n<p>L\u2019opposition entre \u00ab\u00a0civilisations\u00a0\u00bb, tant amplifi\u00e9e et servie \u00e0 des fins de propagande durant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, est d\u00e9j\u00e0 instrumentalis\u00e9e par Ch\u00e9nier\u00a0: \u00ab\u00a0De leurs affreux accents la farouche \u00e2pret\u00e9 [\/] Du latin en tous lieux souilla la puret\u00e9.\u00a0\u00bb (<em>Dictionnaire des litt\u00e9ratures de langue fran\u00e7aise<\/em>, Bordas, Paris, 1984 vol. I, p. 464. Ces derniers vers tout particuli\u00e8rement donnent une id\u00e9e de ce qui circulait dans nombre de milieux lettr\u00e9s avant et pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale.) Dans ces vers de l\u2019<em>Invention<\/em>, Ch\u00e9nier reprend \u00e0 son compte la g\u00e9ographie linguistique \u00e9labor\u00e9e par Rousseau dans l\u2019<em>Essai sur l\u2019origine des langues<\/em>\u00a0: le latin, langue du Sud, du soleil et des dieux, a tout \u00e0 la fois disparu et \u00e9clat\u00e9 (italien, fran\u00e7ais\u2026) sous les coups des barbares (\u00ab\u00a0le Nord\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Des po\u00e8mes de Ch\u00e9nier, seuls sont connus jusqu\u2019en 1819 <em>La jeune Captive<\/em> et <em>La jeune Tarentine<\/em>, ces deux po\u00e8mes \u00e9tant publi\u00e9s respectivement en 1795 et 1801, donc apr\u00e8s la mort de Ch\u00e9nier. En 1819 para\u00eet l\u2019\u00e9dition Latouche\u00a0que\u00a0Beaumarchais qualifie de \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb pour le lectorat contemporain. Victor Hugo (<em>Odes et ballades<\/em>), Lamartine (<em>Contre la peine de mort<\/em>\u00a0), Alfred de Vigny (<em>Stello<\/em>) s\u2019en emparent\u00a0(<em>Op. cit<\/em>., p. 465) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s le r\u00e9volt\u00e9 des <em>Iambes<\/em>, l\u2019\u00e2me sensible des <em>El\u00e9gies<\/em>, le [XIX<sup>e<\/sup>] si\u00e8cle admire l\u2019artiste des <em>Bucoliques<\/em>\u00a0: [Th\u00e9odore de] Banville, [Th\u00e9ophile] Gautier, [\u2026] Sainte-Beuve [\u2026], Leconte de Lisle [\u2026], et, aux alentours de 1900, les po\u00e8tes \u00ab\u00a0n\u00e9o-classiques\u00a0\u00bb\u00a0: Henri de R\u00e9gnier, qui place au premier rang de la po\u00e9sie fran\u00e7aise Ronsard, Ch\u00e9nier et Hugo\u00a0; Jean Mor\u00e9as (<em>R\u00e9flexions sur quelques po\u00e8tes<\/em>, publi\u00e9es en 1912)\u00a0; enfin Charles Maurras. La Gr\u00e8ce, lieu pour Ch\u00e9nier d\u2019une nature originelle, terre de plaisir et de passion, est devenue pour les \u00ab\u00a0Artistes\u00a0\u00bb du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le symbole de l\u2019ordre et de la rigueur apr\u00e8s les effusions romantiques, de la raison et de la clart\u00e9 apr\u00e8s les obscurit\u00e9s symbolistes.\u00a0Tous revendiquent Ch\u00e9nier au nom de son inspiration grecque, de sa versification impeccable\u00a0; et se b\u00e2tit la l\u00e9gende d\u2019un Ch\u00e9nier parnassien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les <em>Bucoliques<\/em> sont un recueil compos\u00e9 apr\u00e8s-coup \u00e0 partir de textes o\u00f9 Ch\u00e9nier imite, voire pastiche Callimaque (po\u00e8te grec) et les auteurs latins Virgile, Properce ou Ovide. Les po\u00e8mes d\u00e9crivent un \u00e2ge d\u2019or idyllique peupl\u00e9 de bergers po\u00e8tes et de divinit\u00e9s mythologiques. Mais Beaumarchais mentionne la pr\u00e9sence de \u00ab\u00a0po\u00e8mes qui d\u00e9noncent la fragilit\u00e9 du paradis antique\u00a0\u00bb (<em>Op. cit.<\/em>, p. 467)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La g\u00e9ographie des Bucoliques, \u00eeles de l\u2019Eg\u00e9e, Grande-Gr\u00e8ce, est essentiellement insulaire, et la mer repr\u00e9sente un danger perp\u00e9tuel\u00a0: la mort (\u00ab\u00a0la jeune Tarentine\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Chrys\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Dryas\u00a0\u00bb) [\u2026] On a remarqu\u00e9 \u00e0 juste titre que les paysages fort peu grecs des <em>Bucoliques<\/em> ressemblaient \u00e0 ceux de la pastorale fran\u00e7aise\u00a0: \u00ab\u00a0grottes sauvages\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0bocage sonore\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pr\u00e9s verts\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ombrages\u00a0\u00bb, etc. C\u2019est-\u00e0-dire autant de refuges contre la \u00ab\u00a0vague marine\u00a0\u00bb, et aussi contre le monde ext\u00e9rieur, la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 quoi se substitue le po\u00e8me lui-m\u00eame. Car l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique de Ch\u00e9nier est \u00e9galement une d\u00e9n\u00e9gation du mal et de la souffrance. On conna\u00eet ces vers c\u00e9l\u00e8bres o\u00f9 l\u2019image de la mort dispara\u00eet devant l\u2019harmonie du tableau\u00a0: <em>Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine, Son beau corps a roul\u00e9 sous la vague marine<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0d\u00e9n\u00e9gation du mal et de la souffrance\u00a0\u00bb, motif des vers qui \u00e9taient les plus c\u00e9l\u00e8bres de Ch\u00e9nier, sera un motif de l\u2019esth\u00e9tisme de <em>La Jeune Parque<\/em>. Poursuivons (<em>Op. cit.<\/em>, p. 468)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les <em>Iambes <\/em>furent compos\u00e9s dans des conditions dramatiques. Ch\u00e9nier est enferm\u00e9 [en mars 1794, accus\u00e9 de recel de documents] \u00e0 Saint-Lazare\u00a0; au dehors, r\u00e8gne la Terreur sanglante des derniers mois de Robespierre, et les po\u00e8mes\u00a0\u2013 une quinzaine, certains encore inachev\u00e9s \u2013 sortent de la prison, dissimul\u00e9s dans des ballots de linge. [\u2026] Bien s\u00fbr, Ch\u00e9nier invoque de grands anc\u00eatres, en premier lieu le grec Archiloque de Paros, po\u00e8te satirique du VII<sup>e <\/sup>s. avant J.-C.\u00a0[\u2026]. Mais il brise l\u2019ordonnancement traditionnel de l\u2019iambe, supprime la disposition en stances (adopt\u00e9e par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs J.-B. Rousseau et Gilbert), en un mot \u00ab\u00a0le lib\u00e8re comme une coul\u00e9e de lave\u00a0\u00bb (J.\u00a0Fabre). Il s\u2019agit ici, avant tout, d\u2019un combat entre la prose, le prosa\u00efsme des Jacobins \u2013\u00a0\u00ab\u00a0Ivres et b\u00e9gayant la crapule et le crime\u00a0\u00bb \u2013 et une po\u00e9sie qui parvient \u00e0 peine \u00e0 les \u00ab\u00a0contenir\u00a0\u00bb, \u00e0 les dominer\u00a0; le distique iambique (un alexandrin et un octosyllabe), tant\u00f4t se d\u00e9vide d\u2019un trait, tant\u00f4t est hach\u00e9 par des coupes aberrantes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Relevons l\u2019id\u00e9alisation de la po\u00e9sie, et ses m\u00e8tres, comme combattant le prosa\u00efsme adverse, en l\u2019occurrence jacobin.<\/p>\n<p>Citons quelques extraits. Nous avons s\u00e9lectionn\u00e9 les vers tant \u00e0 l\u2019oreille que pour leurs th\u00e9matiques, sources d\u2019inspiration majeure de Val\u00e9ry. De <em>Bucoliques<\/em>, recueil recompos\u00e9, citons cette id\u00e9alisation de la Po\u00e9sie\u00a0(Ch\u00e9nier A., <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, \u00e9d. G.\u00a0Walter, Paris, Gallimard, 1958, p. 3) :<\/p>\n<p>Vierge au visage blanc, la jeune Po\u00e9sie,<\/p>\n<p>En silence attendue au banquet d\u2019ambroisie,<\/p>\n<p>Vint sur un si\u00e8ge d\u2019or s\u2019asseoir avec les Dieux,<\/p>\n<p>Des fureurs des Titans enfin victorieux.<\/p>\n<p>La bandelette auguste, au front de cette reine,<\/p>\n<p>Pressait les flots errants de ses cheveux d\u2019\u00e9b\u00e8ne\u00a0;<\/p>\n<p>La ceinture de pourpre ornait son jeune sein.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le po\u00e8me de N\u00e9\u00e6re\u00a0donne un aper\u00e7u de ce que Val\u00e9ry a pu puiser chez Ch\u00e9nier (<em>Op. cit.<\/em>, pp. 10, 11)\u00a0:<\/p>\n<p>Mais telle qu\u2019\u00e0 sa mort pour la derni\u00e8re fois<\/p>\n<p>Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,<\/p>\n<p>De sa voix qui bient\u00f4t lui doit \u00eatre ravie,<\/p>\n<p>Chante, avant de partir, ses adieux \u00e0 la vie\u00a0:<\/p>\n<p>Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,<\/p>\n<p>P\u00e2le, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort.<\/p>\n<p>Je viendrai, Clinias, je volerai vers toi.<\/p>\n<p>Mon \u00e2me vagabonde \u00e0 travers le feuillage<\/p>\n<p>Fr\u00e9mira. Sur les vents ou sur quelque nuage<\/p>\n<p>Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,<\/p>\n<p>S\u2019\u00e9levant comme un songe, \u00e9tinceler dans l\u2019air\u00a0;<\/p>\n<p>Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive<\/p>\n<p>Caresser en fuyant ton oreille attentive.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Val\u00e9ry emploie tout ce lexique dans son po\u00e8me, except\u00e9 le nom de Clinias mourante que N\u00e9\u00e6re\u00a0appelle. L\u2019\u00e9rotisation id\u00e9alis\u00e9e de la mort dans cet extrait de po\u00e8me impr\u00e8gne, amplifi\u00e9e, <em>La Jeune Parque<\/em>.<\/p>\n<p>Nous ne citerons de <em>La jeune Tarentine<\/em>, source \u00e9vidente de <em>La Jeune Parque<\/em>, que deux vers. Tarente en Sicile \u00e9tait un des lieux d\u2019acc\u00e8s aux Enfers dans la mythologie. Le motif du po\u00e8me est la chute dans la mer de Myrto, la jeune Tarentine qui vogue \u00e0 son mariage. Son corps est cach\u00e9 \u00e0 la vue par Th\u00e9tis, la N\u00e9r\u00e9ide. Les alcyons sont les oiseaux issus des m\u00e9tamorphoses d\u2019Alcyone et C\u00e9yx. Les deux premiers vers, qui furent c\u00e9l\u00e8bres, sont\u00a0:<\/p>\n<p>Pleurez, doux alcyons, \u00f4 vous, oiseaux sacr\u00e9s<\/p>\n<p>Oiseaux chers \u00e0 Th\u00e9tis, doux alcyons, pleurez.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019imp\u00e9ratif des larmes s\u2019y entend.<\/p>\n<p>Dans <em>Le malade<\/em>, une m\u00e8re implore Apollon de sauver son fils malade, dont on apprend quand il se met \u00e0 parler dans sa fi\u00e8vre, qu\u2019il est malade d\u2019amour. Il s\u2019adresse dans sa fi\u00e8vre \u00e0 son aim\u00e9e. Elle reviendra, Apollon a exauc\u00e9 le v\u0153u (<em>Op. cit.<\/em>, p. 32)\u00a0:<\/p>\n<p>Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau\u00a0?<\/p>\n<p>Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,<\/p>\n<p>Dire sur mon tombeau\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les Parques sont cruelles\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019angoisse de mourir, angoisse de culpabilit\u00e9, affecte de cruaut\u00e9 des figures divines id\u00e9alis\u00e9es au d\u00e9ni de la consid\u00e9ration de la mortalit\u00e9 des vivants\u00a0: et de leur cruaut\u00e9\u2026 C\u2019est l\u2019amoureux d\u00e9\u00e7u qui, dans sa fi\u00e8vre mais \u00e9cout\u00e9 par sa m\u00e8re secourable, pr\u00e9tend culpabiliser celle qu\u2019il aime.<\/p>\n<p>Pour cette El\u00e9gie, Ch\u00e9nier avait not\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0De Tibulle, \u00e9l[\u00e9gie]\u00a0\u00bb (<em>Op. cit.<\/em>, p. 61)\u00a0:<\/p>\n<p>Quand d\u2019un souffle jaloux la Parque meurtri\u00e8re<\/p>\n<p>Viendra de mon flambeau dissiper la lumi\u00e8re,<\/p>\n<p>Si tu viens pr\u00e8s de moi, sur mon lit de douleurs<\/p>\n<p>Ta pr\u00e9sence pourra r\u00e9pandre des douceurs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le lexique est int\u00e9gralement dans <em>La Jeune Parque<\/em>, sauf l\u2019adjectif qualifiant la Parque. Le mot <em>meurtre<\/em> n\u2019est pas dit dans le po\u00e8me de Val\u00e9ry.<\/p>\n<p>Citons le sentiment patriotique de l\u2019El\u00e9gie XXI. Apr\u00e8s avoir \u00e9voqu\u00e9 le retour d\u2019Ulysse chez les siens, Ch\u00e9nier dit son retour en France. Il le fait d\u2019abord sur le mode du \u00ab\u00a0Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,\u00a0\u00bb de Du Bellay. Mais Ch\u00e9nier le fait avec les craintes de son temps, probablement quand il revient d\u2019Angleterre en 1790, y \u00e9tant parti avant l\u2019\u00e9clatement de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise. Les vers s\u2019entendent par \u00e9chos dans <em>La Jeune Parque<\/em> (sauf ce qui nomme explicitement la France), jusqu\u2019\u00e0 la proclamation du \u00ab\u00a0Salut\u00a0!\u00a0\u00bb (<em>Op. cit. <\/em>pp. 73, 74, le Pinde est le massif montagneux d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Apollon et aux Muses)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00d4 des fleuves fran\u00e7ais brillante souveraine,<\/p>\n<p>Salut\u00a0! ma longue course \u00e0 tes bords me ram\u00e8ne,<\/p>\n<p>Moi que ta nymphe pure en son lit de roseaux<\/p>\n<p>Fit errer tant de fois au doux bruit de ses eaux\u00a0; [\u2026]<\/p>\n<p>Mais que les premiers pas ont d\u2019alarmes craintives\u00a0!<\/p>\n<p>Nymphe de Seine, on dit que Paris sur tes rives<\/p>\n<p>Fait asseoir vingt conseils de critiques nombreux,<\/p>\n<p>Du Pinde partag\u00e9 despotes soup\u00e7onneux\u00a0:<\/p>\n<p>Affaiblis de leurs yeux la vigilance am\u00e8re\u00a0; [\u2026]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Citons ces vers de l\u2019\u00e9l\u00e9gie XXIV (comparer le dernier vers avec le vers 277 de <em>La Jeune Parque<\/em>) (<em>Op. cit.<\/em>, p. 75)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00d4 n\u00e9cessit\u00e9 dure\u00a0! \u00f4 pesant esclavage\u00a0!<\/p>\n<p>\u00d4 sort\u00a0! je dois donc voir, et dans mon plus bel \u00e2ge,<\/p>\n<p>Flotter mes jours, tissus de d\u00e9sirs et de pleurs,<\/p>\n<p>Dans ce flux et reflux d\u2019espoir et de douleurs\u00a0! [\u2026]<\/p>\n<p>Et puis mon c\u0153ur s\u2019\u00e9coute et s\u2019ouvre \u00e0 la faiblesse\u00a0[&#8230;]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans l\u2019<em>Hymne \u00e0 la justice<\/em> (<em>Op. cit. <\/em>p. 161), Ch\u00e9nier d\u00e9crit la \u00ab\u00a0France, \u00f4 belle contr\u00e9e, \u00f4 terre g\u00e9n\u00e9reuse, [\/] Que les dieux complaisants formaient pour \u00eatre heureuse\u00a0\u00bb\u00a0: n\u2019\u00e9tait l\u2019anachronisme, ce dernier vers semblerait comme issu de <em>La Jeune Parque..<\/em>.<\/p>\n<p>Le Serpent appara\u00eet sous la plume de Ch\u00e9nier, qui figure dans <em>La Jeune Parque<\/em>, ici pour l\u2019ambition\u00a0et valant mise en garde contre \u00ab\u00a0l\u2019absolu pouvoir\u00a0\u00bb (<em>Op. cit.<\/em>, p. 174) :<\/p>\n<p>Magistrats, peuples rois,<\/p>\n<p>Citoyens, tous, tant que nous sommes,<\/p>\n<p>Tout mortel, dans son c\u0153ur, cache m\u00eame \u00e0 ses yeux,<\/p>\n<p>L\u2019ambition, serpent insidieux,<\/p>\n<p>Arbre impur, que d\u00e9guise une brillante \u00e9corce.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, mentionnons <em>La jeune Captive<\/em>, dernier po\u00e8me \u00e9crit par Ch\u00e9nier dans sa captivit\u00e9 avant de mourir d\u00e9capit\u00e9, comme autre source pour le po\u00e8me de Val\u00e9ry. Les \u00e9diteurs pr\u00e9cisent (<em>Op. cit.<\/em>, note des pp. 886, 887)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ch\u00e9nier avait compos\u00e9 cette ode pendant qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 [la prison de] Saint-Lazare et en remit le manuscrit \u00e0 l\u2019abb\u00e9 Millin qui partageait alors sa d\u00e9tention. [\u2026] N\u00e9e en 1769, Aim\u00e9e de Co[l]igny devenue duchesse de Fleury venait de divorcer en 1793 apr\u00e8s une vie conjugale de huit ans pendant laquelle elle eut deux amants de marque\u00a0: le \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb Lauzun d\u2019abord, le richissime lord Malmesbury ensuite. Arr\u00eat\u00e9 dix jours apr\u00e8s la ci-devant duchesse, Ch\u00e9nier fut pendant quatre mois son compagnon de captivit\u00e9. Mais un autre homme, M. de Montrond, occupait pendant ce temps les pens\u00e9es de la jeune femme\u00a0; elle l\u2019\u00e9pousa quatre mois apr\u00e8s sa sortie de prison.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les derniers vers du po\u00e8me insistent sur l\u2019angoisse de mourir qui tenaille Ch\u00e9nier \u00e9crivant ces vers aupr\u00e8s de la jeune captive (<em>Op. cit.<\/em>, pp. 185, 186)\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La jeune Captive<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9pi naissant m\u00fbrit de la faux respect\u00e9\u00a0;<\/p>\n<p>Sans crainte du pressoir, le pampre tout l\u2019\u00e9t\u00e9<\/p>\n<p>Boit les doux pr\u00e9sents de l\u2019aurore\u00a0;<\/p>\n<p>Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,<\/p>\n<p>Quoi que l\u2019heure pr\u00e9sente ait de trouble et d\u2019ennui,<\/p>\n<p>Je ne veux point mourir encore.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Qu\u2019un sto\u00efque aux yeux secs vole embrasser la mort\u00a0:<\/p>\n<p>Moi je pleure et j\u2019esp\u00e8re. Au noir souffle du nord<\/p>\n<p>Je plie et rel\u00e8ve ma t\u00eate.<\/p>\n<p>S\u2019il est des jours amers, il en est de si doux\u00a0!<\/p>\n<p>H\u00e9las\u00a0! quel miel jamais n\u2019a laiss\u00e9 de d\u00e9go\u00fbts\u00a0?<\/p>\n<p>Quelle mer n\u2019a point de temp\u00eate\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019illusion f\u00e9conde habite dans mon sein.<\/p>\n<p>D\u2019une prison sur moi les murs p\u00e8sent en vain,<\/p>\n<p>J\u2019ai les ailes de l\u2019esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>Echapp\u00e9e aux r\u00e9seaux de l\u2019oiseleur cruel,<\/p>\n<p>Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel<\/p>\n<p>Philom\u00e8le chante et s\u2019\u00e9lance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 moi de mourir\u00a0? Tranquille je m\u2019endors<\/p>\n<p>Et tranquille je veille\u00a0; et ma veille aux remords<\/p>\n<p>Ni mon sommeil ne sont en proie.<\/p>\n<p>Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux\u00a0;<\/p>\n<p>Sur des fronts abattus, mon aspect dans ce lieux<\/p>\n<p>Ranime presque de la joie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mon beau voyage encore est si loin de sa fin\u00a0!<\/p>\n<p>Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin<\/p>\n<p>J\u2019ai pass\u00e9 les premiers \u00e0 peine,<\/p>\n<p>Au banquet de la vie \u00e0 peine commenc\u00e9,<\/p>\n<p>Un instant seulement mes l\u00e8vres ont press\u00e9<\/p>\n<p>La coupe en mes mains encor pleine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je ne suis qu\u2019au printemps, je veux voir la moisson,<\/p>\n<p>Et comme le soleil, de saison en saison,<\/p>\n<p>Je veux achever mon ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Brillante sur ma tige et l\u2019honneur du jardin,<\/p>\n<p>Je n\u2019ai vu luire encor que les feux du matin\u00a0;<\/p>\n<p>Je veux achever ma journ\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>O mort\u00a0! tu peux attendre\u00a0; \u00e9loigne, \u00e9loigne-toi\u00a0;<\/p>\n<p>Va consoler les c\u0153urs que la honte, l\u2019effroi,<\/p>\n<p>Le p\u00e2le d\u00e9sespoir d\u00e9vore.<\/p>\n<p>Pour moi Pal\u00e8s encor a des asiles verts,<\/p>\n<p>Les Amours des baisers, les Muses des concerts.<\/p>\n<p>Je ne veux point mourir encore.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ainsi, triste et captif, ma lyre, toutefois,<\/p>\n<p>S\u2019\u00e9veillait, \u00e9coutant ces plaintes, cette voix,<\/p>\n<p>Ces v\u0153ux d\u2019une jeune captive\u00a0;<\/p>\n<p>Et secouant le faix de mes jours languissants,<\/p>\n<p>Aux douces lois des vers je pliai les accents<\/p>\n<p>De sa bouche aimable et na\u00efve.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ces chants, de ma prison t\u00e9moins harmonieux,<\/p>\n<p>Feront \u00e0 quelque amant des loisirs studieux<\/p>\n<p>Chercher quelle fut cette belle.<\/p>\n<p>La gr\u00e2ce d\u00e9corait son front et ses discours,<\/p>\n<p>Et comme elle craindront de voir finir leurs jours,<\/p>\n<p>Ceux qui les passeront pr\u00e8s d\u2019elle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Jeune Parque de Paul Val\u00e9ry Le po\u00e8me compte cinq cent douze vers alexandrins. Il est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une d\u00e9dicace et d\u2019une \u00e9pigraphe qui, ainsi que le titre, m\u00e9ritent une \u00e9coute sp\u00e9cifique. 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