{"id":309,"date":"2017-05-01T23:18:01","date_gmt":"2017-05-01T22:18:01","guid":{"rendered":"http:\/\/psychologuebrest.fr\/blog\/?p=309"},"modified":"2017-05-02T20:51:06","modified_gmt":"2017-05-02T19:51:06","slug":"la-grande-guerre-enquete-sur-une-appellation-inouie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/psychologuebrest.fr\/blog\/la-grande-guerre-enquete-sur-une-appellation-inouie\/","title":{"rendered":"La \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb : enqu\u00eate sur une appellation inou\u00efe&#8230;"},"content":{"rendered":"<p>La guerre de 1914-1918 et ses cons\u00e9quences psychiques sur les soldats comme sur les civils, s\u00e9parations brutales, terreurs, chagrins, deuils et douleurs, continuent de produire leurs effets pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle plus tard.<\/p>\n<p>Issue de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la d\u00e9coupe de zones d\u2019influence dans d\u2019immenses territoires de l\u2019Afrique et de l\u2019Empire ottoman au profit des \u00c9tats europ\u00e9ens dits vainqueurs continue de produire des guerres, longtemps d\u00e9j\u00e0 apr\u00e8s celles dites de d\u00e9colonisation, et selon les nouvelles donn\u00e9es de la g\u00e9ostrat\u00e9gie \u00e9nerg\u00e9tique, min\u00e9rale et alimentaire.<\/p>\n<p>Les effets des guerres apparaissent plus ou moins selon les personnes et les situations v\u00e9cues. La transmission \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations prend diverses formes, des plus \u00e9labor\u00e9es aux plus inconscientes. Les professionnels travaillant avec les personnes en souffrance psychique peuvent rendre compte de ces effets dans leur travail, s\u2019ils y ont pr\u00eat\u00e9 une ouverture et une \u00e9coute, toutes professionnelles, mais aussi un certain courage, et dans la dur\u00e9e. Condition n\u00e9cessaire mais non suffisante, cela demande de consid\u00e9rer sa propre histoire, celle dont chacun est tissu et partie prenante.<\/p>\n<p>S\u2019ils acceptent ce travail pr\u00e9alable, les psychanalystes, les psychologues peuvent conduire l\u2019analyse au cours de laquelle une personne en travail psychique, th\u00e9rapie ou cure, prendra en compte les \u00e9ventuels effets de certains traumas collectifs familiaux subis en temps de guerres plus ou moins r\u00e9centes.<\/p>\n<p>Des travaux comme ceux de Fran\u00e7oise Davoine (Davoine F. et Gaudilli\u00e8re J.-M., 2006, <em>Histoire et trauma<\/em>, Paris, Stock) mettent en \u00e9vidence les effets des traumas collectifs sur les souffrances psychiques individuelles\u00a0: traumas \u00e0 travers lesquels et autour desquels notre histoire r\u00e9cente s\u2019est \u00ab\u00a0faite\u00a0\u00bb par refoulements, d\u00e9nis, et dans un clivage collectif constant.<\/p>\n<p>Le clivage se fait \u00e9galement par l\u2019imposition massive de certaines images de cruaut\u00e9s commises\u00a0: l\u2019emp\u00eachement de la pens\u00e9e se maintient, ces images \u00e9tant inflig\u00e9es dans un but d\u2019abrutissement de tous, bourreaux comme victimes et t\u00e9moins, but manifeste d\u00e9j\u00e0 dans les actes. Un voyeurisme sado-masochiste est ainsi activ\u00e9 et impos\u00e9, entretenant d\u2019autant les angoisses de culpabilit\u00e9 inhibitrices. L\u2019exemple entrave la r\u00e9flexion sous couvert d\u2019information. Par ces inhibitions massives de la r\u00e9flexion, forme de censure \u00ab\u00a0par l\u2019exemple\u00a0\u00bb, les guerres sont produites contin\u00fbment sans opposition massive. La boucle est ferm\u00e9e, sauf \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir, ce qui n\u00e9cessite du temps, quelques interlocuteurs ou interlocutrices de confiance et, \u00e0 l\u2019occasion, de la solitude.<\/p>\n<p>La censure reste d\u2019ampleur. Une des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es pour penser ce que nous vivons consiste en ceci\u00a0: les propagandes des \u00c9tats et celles des entreprises priv\u00e9es, dont les m\u00e9dias, visent \u00e0 gommer m\u00eame le caract\u00e8re belliqueux des op\u00e9rations militaires. Il sera ais\u00e9 de trouver telle op\u00e9ration militaire contemporaine, meurtri\u00e8re dans ses effets sur les populations civiles, intitul\u00e9e par les organes de communication des arm\u00e9es, mais aussi par les m\u00e9dias\u00a0: \u00ab\u00a0op\u00e9ration de maintien de la paix\u00a0\u00bb, voire \u00ab\u00a0pacification\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour les temps pr\u00e9c\u00e9dant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, le g\u00e9n\u00e9ral Gallieni produisit au <em>Journal officiel<\/em> (6 mai-3\u00a0juin 1899) un <em>Rapport d\u2019ensemble sur la Pacification, l\u2019Organisation et la Colonisation de Madagascar<\/em>. Il est tr\u00e8s difficile de trouver des chiffres concernant le nombre de morts qu\u2019occasionna cette guerre d\u2019occupation et de colonisation, non nomm\u00e9e en tant que guerre dans l\u2019histoire dite officielle.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0war is peace\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0guerre est paix\u00a0\u00bb \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 George Orwell en guise de slogans inflig\u00e9s par un r\u00e9gime totalitaire dans <em>Nineteen Eighty-four<\/em> pour d\u00e9noncer les mensonges publics en temps de guerres.<\/p>\n<p>\u00ab the three slogans of the Party\u00a0:<\/p>\n<p>war is peace<\/p>\n<p>freedom is slavery<\/p>\n<p>ignorance is strength\u00a0\u00a0 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab les trois slogans du parti\u00a0:<\/p>\n<p>guerre est paix<\/p>\n<p>libert\u00e9 est esclavage<\/p>\n<p>ignorance est force \u00bb<\/p>\n<p>Orwell G., 1949, <em>Nineteen Eighty-four<\/em>, London, Penguin Books, 1977, p. 7.<\/p>\n<p>Cette censure op\u00e8re \u00e0 notre insu pr\u00e9cis\u00e9ment quand nous faisons l\u2019effort d\u2019approcher certains textes, m\u00eame ceux contemporains de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Certaines \u0153uvres de po\u00e8tes sont lues et comment\u00e9es depuis presque un si\u00e8cle. Le vertige saisit quant \u00e0 l\u2019impression persistante qu\u2019\u00e0 certains \u00e9gards certains po\u00e8tes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 entendus, au moins pour certains de leurs propos, tant la censure est maintenue efficiente jusque dans les pratiques de lectures.<\/p>\n<p>Que vise cette censure\u00a0? En termes collectifs, d\u2019abord le maintien du <em>statu quo<\/em> d\u2019asservissement de populations enti\u00e8res, notamment par les guerres, au profit d\u2019une partie, la plus riche, la plus puissante militairement, de la population mondiale\u00a0: nier, d\u2019abord et litt\u00e9ralement par le silence radio, les meurtres commis chaque jour dans les guerres \u00e9vite une opposition massive.<\/p>\n<p>Cette censure est facilit\u00e9e par l\u2019angoisse de culpabilit\u00e9 \u00e9crasante que peut g\u00e9n\u00e9rer la prise de conscience de l\u2019organisation meurtri\u00e8re massive de notre soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 laquelle chacun d\u2019entre nous participe indirectement, ne serait-ce qu\u2019en tant que consommateur. Payer la taxe \u00e0 la valeur ajout\u00e9e \u00e0 laquelle nul n\u2019\u00e9chappe, c\u2019est fournir un imp\u00f4t au budget de l\u2019Etat, donc au Minist\u00e8re de la D\u00e9fense. La censure des mots vise celle des affects. Ce d\u00e9ni des meurtres de masse commis exige de qui tente de le d\u00e9jouer une attention soutenue. Les noms m\u00eames des guerres sont \u00e0 consid\u00e9rer.<\/p>\n<p>Nous avons nomm\u00e9 de deux fa\u00e7ons celle souvent appel\u00e9e la <em>Grande Guerre<\/em>\u00a0: la guerre de 1914-1918 (appellation n\u00e9cessitant le calendrier chr\u00e9tien, d\u2019usage commun mais non neutre), la Premi\u00e8re Guerre mondiale (appellation situant son \u00e9nonciateur apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me). D\u2019autres appellations eurent cours\u00a0en langue fran\u00e7aise, avant ou t\u00f4t dans le cours de la dite guerre.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0Revanche\u00a0\u00bb vise \u00e0 \u00e9voquer la guerre mais sans nommer contre qui elle s\u2019exerce. Les termes <em>revanchard<\/em> et <em>revanchisme<\/em> disent l\u2019id\u00e9ologie qui a impr\u00e9gn\u00e9 la psychologie collective des milieux politiques, militaires et \u00e9ducatifs entre 1871 et 1914 (dat\u00e9s respectivement de 1894 et 1900 par le <em>Nouveau Petit Robert<\/em>, 1994). La d\u00e9faite de 1871 a justifi\u00e9 aux yeux de nombre d\u2019hommes politiques fran\u00e7ais l\u2019exaltation du sentiment patriotique. Appeler une guerre la \u00ab\u00a0Revanche\u00a0\u00bb, avant qu\u2019elle n\u2019ait lieu, sans nommer l\u2019ennemi\u00a0: c\u2019est entretenir le souvenir de la d\u00e9faite de 1871\u00a0; sinon oblit\u00e9rer la notion d\u2019ennemi, au moins lui refuser nom et visage\u00a0; et focaliser le souvenir des ann\u00e9es 1870 et 1871 sur une adversit\u00e9 externe, l\u2019Allemagne, pour occulter les conflits internes entre Versaillais et Communards et les r\u00e9pressions meurtri\u00e8res de la population fran\u00e7aise par sa propre force arm\u00e9e. La notion de conflit est explicite, et le souhait de vengeance\u00a0: mais l\u2019ennemi suppos\u00e9 reste exclusivement ext\u00e9rieur, \u00ab\u00a0\u00e9tranger\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au sujet de la Semaine Sanglante (du 21 au 28 mai 1871) qui mit fin \u00e0 la Commune de Paris, Bernard No\u00ebl \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0On ne conna\u00eetra jamais le chiffre des ex\u00e9cutions sommaires commises par les troupes versaillaises durant la Semaine Sanglante et les jours suivants. Le g\u00e9n\u00e9ral Appert, responsable de la justice militaire, a officiellement admis le chiffre de 17\u00a0000 fusill\u00e9s, c\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 celui des inhumations pay\u00e9es par la Ville de Paris. On sait que des milliers de morts furent par ailleurs incin\u00e9r\u00e9s, jet\u00e9s dans des puits et des carri\u00e8res, ensevelis \u00e0 la h\u00e2te dans les tranch\u00e9es du Si\u00e8ge. Les historiens situent le chiffre des ex\u00e9cutions entre 20\u00a0000 et 35\u00a0000. Seul point de rep\u00e8re\u00a0: la r\u00e9pression termin\u00e9e, il manquait environ 100\u00a0000 ouvriers dans Paris. Il y avait 38\u00a0568 prisonniers, quelques milliers d\u2019hommes en fuite ou en exil\u00a0; les autres\u00a0? Rappelons, \u00e0 titre de comparaison, que la fameuse <em>Terreur<\/em>, celle dont les manuels scolaires font le plus grand cas, entra\u00eena l\u2019ex\u00e9cution, dans <em>toute<\/em> la France, de 16\u00a0594 condamn\u00e9s \u00e0 mort, et elle dura un peu plus de dix-sept mois, du 6 avril 1793 au 27\/28 juillet 1794.\u00a0\u00bb (No\u00ebl B., 2000, <em>Dictionnaire de la Commune<\/em>, Paris, M\u00e9moire du Livre, p. 269).<\/p>\n<p>Le conflit fut ensuite appel\u00e9 la \u00ab\u00a0Der des Ders\u00a0\u00bb\u00a0: la locution vise \u00e0 l\u00e9gitimer la guerre lors de ses prodromes puis dans ses commencements. La \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb n\u2019est pas nomm\u00e9e, la notion de conflit est effac\u00e9e. Pour rendre l\u2019effacement possible et que le sens reste accessible, il faut que ce conflit soit omnipr\u00e9sent dans les consciences. Le <em>Nouveau Petit Robert<\/em> (1994) date l\u2019apparition litt\u00e9raire de \u00ab\u00a0der\u00a0\u00bb de 1920 (entr\u00e9e \u00ab\u00a0dernier-\u00e8re\u00a0\u00bb) mais ne date pas la locution \u00ab\u00a0la der des ders\u00a0\u00bb<em>,<\/em> d\u00e9finie par \u00ab\u00a0la guerre apr\u00e8s laquelle il n\u2019y en aura plus\u00a0\u00bb. Le nom <em>guerre<\/em> est effac\u00e9 de la locution\u00a0: c\u2019est la guerre en tant que processus qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019\u00e9radiquer. La locution anglaise \u00e9quivalente de la fran\u00e7aise dit <em>the war to end all war<\/em> (la guerre mettant fin \u00e0 toute guerre).<\/p>\n<p>La nuance s\u2019entendra, entre le singulier et le pluriel, par exemple dans cet extrait de <em>Nineteen Eighty-four<\/em>, (Orwell, <em>op. cit.<\/em>, p. 74)<em>\u00a0<\/em>:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2018The beer was better,\u2019 he said finally. \u2018And cheaper\u00a0! When I was a young man, mild beer \u2013 wallop we used to call it \u2013 was fourpence a pint. That was before the war, of course.\u2019 \u2018Which war was that\u00a0?\u2019 said Winston. \u2018It\u2019s all wars,\u2019 said the old man vaguely.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2018La bi\u00e8re \u00e9tait meilleure\u2019 dit-il finalement. \u2018Et meilleur march\u00e9\u00a0! Quand j\u2019\u00e9tais jeune homme, la bi\u00e8re mild \u2013 wallop qu\u2019on l\u2019appelait \u2013 \u00e9tait \u00e0 quatre pence la pinte. C\u2019\u00e9tait avant la guerre, bien s\u00fbr.\u2019 \u2018Quelle guerre \u00e9tait-ce\u00a0?\u2019 dit Winston. \u2018Ce sont toutes des guerres\u2019, dit le vieil homme vaguement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La locution \u00ab\u00a0l\u2019entre-deux-guerres\u00a0\u00bb a d\u2019ailleurs signifi\u00e9 la p\u00e9riode entre la guerre de 1870-1871 et la Premi\u00e8re Guerre mondiale avant de signifier celle entre la Premi\u00e8re et la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Dans <em>the war to end all war<\/em>,<em> war <\/em>en deuxi\u00e8me position est au singulier. A l\u2019approche d\u2019une guerre massive, cette locution manifeste un m\u00e9canisme de contrainte\u00a0: le rite conjuratoire. La guerre est pr\u00e9sent\u00e9e comme n\u00e9cessaire\u00a0: elle cl\u00f4turera une longue s\u00e9rie (locution fran\u00e7aise), mettra fin au processus m\u00eame (locution anglaise). Les \u00ab\u00a0ders\u00a0\u00bb ne sont jamais les derni\u00e8res puisqu\u2019il en faut encore une. Dans la locution anglaise, il s\u2019agit de soigner le mal par le mal\u00a0: la guerre comme vaccin d\u00e9finitif.<\/p>\n<p>Ces deux locutions ont pour objet d\u2019emp\u00eacher de penser autre chose\u00a0: la paix et ses n\u00e9cessaires formations de compromis. Une fois acquise collectivement la repr\u00e9sentation qu\u2019il allait durer, le conflit fut appel\u00e9 la \u00ab\u00a0Guerre mondiale\u00a0\u00bb, parfois la \u00ab\u00a0Guerre du Droit\u00a0\u00bb. Cette locution de propagande figure dans le titre de <em>1914<\/em> <em>Histoire illustr\u00e9e de la guerre du droit<\/em>, d\u2019Emile Hinzelin avec pr\u00e9face de Paul Deschanel, Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Fran\u00e7aise, \u00e9ditions Aristide Quillet, Paris, 1916. Le chef d\u2019\u00c9tat r\u00e9dige la pr\u00e9face en temps de guerre.<\/p>\n<p>Puis elle fut appel\u00e9e la \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb. La locution de \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb est employ\u00e9e publiquement d\u00e8s 1915.<\/p>\n<p>La locution semble avoir d\u2019abord \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e en allemand, paraissant dans le titre d\u2019un ouvrage de strat\u00e9gie d\u00e8s 1909\u00a0: Falkenhausen Freiherr\u00a0v., 1909, <em>Der grosse Krieg der Jetzzeit, eine Studie \u00fcber Bewegung und Kampf der Massenheere des 20. Jahrhunderts, <\/em>Mittler und Sohn, Berlin. L\u2019Institut de Strat\u00e9gie Compar\u00e9e mentionne dans sa bibliographie strat\u00e9gique en ligne, \u00e0 la rubrique d\u2019Histoire contemporaine, l\u2019existence d\u2019une traduction fran\u00e7aise non publi\u00e9e, \u00e0 l\u2019Ecole Sup\u00e9rieure de Guerre\u00a0: Falkenhausen, L. von (General), <em>Der grosse Krieg der Jetzzeit, <\/em>1909, trad. fr. non publi\u00e9e, <em>La grande guerre au temps pr\u00e9sent. Etude du mouvement et du combat des unit\u00e9s immenses du XX<sup>e <\/sup><\/em>, Ecole Sup\u00e9rieure de Guerre, s. d.. (<em>Cf<\/em>.\u00a0http:\/\/www.stratisc.org\/biblio_Bibliographie3_16.html.)<\/p>\n<p>Cette locution dit les mouvements narcissiques massifs impos\u00e9s et convoqu\u00e9s par les classes dominantes, chez les combattants et les civils. Le qualificatif \u00ab\u00a0Grande\u00a0\u00bb peut d\u00e9crire les moyens mat\u00e9riels quantitatifs de cette guerre, hors de mesure pour un \u00eatre humain.<\/p>\n<p>M\u00eame l\u2019ouvrage suivant, r\u00e9cent et d\u2019une historienne, ne rend pas compte de la locution \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb\u00a0: Roynette O., 2010, <em>Les mots des tranch\u00e9es<\/em>, sous-titre <em>L\u2019invention d\u2019une langue de guerre 1914-1919<\/em>, Paris, Armand Colin. L\u2019auteur rel\u00e8ve pourtant la <em>grande<\/em> <em>permission<\/em> pour \u00ab\u00a0la mort\u00a0\u00bb (voir l\u2019index de l\u2019ouvrage). La locution est ainsi r\u00e9p\u00e9t\u00e9e sans \u00eatre analys\u00e9e\u00a0: le trauma collectif, source de b\u00e9n\u00e9fices narcissiques secondaires, n\u2019est pas \u00e9labor\u00e9.<\/p>\n<p>La locution \u00ab\u00a0grande guerre\u00a0\u00bb, d\u2019abord sans majuscules, s\u2019entendit probablement d\u2019abord dans les \u00e9coles de guerre par opposition \u00e0 \u00ab\u00a0la petite guerre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La petite guerre, faite de surprises et d\u2019embuscades, s\u2019oppose \u00e0 la \u00ab\u00a0grande guerre\u00a0\u00bb entre nations, faite de si\u00e8ges et de batailles. Opposition qualitative et quantitative\u00a0: la seconde est consid\u00e9r\u00e9e plus \u00ab\u00a0noble\u00a0\u00bb, et est plus meurtri\u00e8re. (<em>Cf<\/em>. Picaud-Monnerat S., 2010, <em>La petite guerre au XVIIIe si\u00e8cle<\/em>, Paris, Economica, ouvrage issu de la th\u00e8se de doctorat).<\/p>\n<p>La recherche quasi obsessionnelle par les historiens d\u2019une sp\u00e9cificit\u00e9 de la <em>Grande Guerre<\/em> trouverait r\u00e9ponse dans les facteurs conjoints suivants. Les arm\u00e9es de conscription des \u00c9tats les plus industrialis\u00e9s ont agi une guerre, dite parfois <em>totale<\/em>, avec tous les moyens que les plus r\u00e9centes inventions industrielles rendaient accessibles aux ing\u00e9nieurs\u00a0: guerre sur et sous terre, sur et sous les mers ainsi que dans les airs (aviation et gaz toxiques).<\/p>\n<p>Les nombres de soldats, de bless\u00e9s et de morts, civils et militaires, de tonnages d\u2019armement, manifestent la d\u00e9mesure de cette guerre-l\u00e0. Mais quand la guerre fut-elle \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019individu, sinon et peut-\u00eatre, avant la r\u00e9volution n\u00e9olithique, il y a plus de dix mille ans\u00a0? Et cela s\u2019appellerait-il une guerre\u00a0?<\/p>\n<p>Le <em>Nouveau Petit Robert<\/em> (1994) donne la locution \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb avec majuscules pour exemple de l\u2019usage qualitatif, et non pour l\u2019usage quantitatif, de l\u2019adjectif \u00ab\u00a0grand\u00a0\u00bb. C\u2019est comme \u00ab\u00a0majoratif,\u00a0qui distingue des autres\u00a0\u00bb que cet emploi est class\u00e9. Ce qualitatif de \u00ab\u00a0Grande\u00a0\u00bb manifeste l\u2019identification psychique collectivement impos\u00e9e aux combattants, conscrits d\u00e8s les premiers jours de la guerre dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, comme aux civils. Il suffit de songer \u00e0 la dite Grande Arm\u00e9e napol\u00e9onienne.<\/p>\n<p>En anglais, la R\u00e9volution Fran\u00e7aise\u00a0(qui fut travers\u00e9e de l\u2019\u00e9pisode de la Grande Peur des \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb propri\u00e9taires terriens) se dit couramment <em>the Great Revolution<\/em>. La France fut appel\u00e9e la Grande Nation, sa population ayant \u00e9t\u00e9 durant des si\u00e8cles la plus importante d\u2019Europe. Louis XIV se fit appeler Louis le Grand. Seul, un lyc\u00e9e parisien est encore affubl\u00e9 de cette appellation, que la m\u00e9moire collective a refus\u00e9e au roi cap\u00e9tien. Des historiens disent encore parfois le Grand Si\u00e8cle pour le XVII<sup>e<\/sup> s.. Un usage collectif du majoratif \u00ab\u00a0grand\u00a0\u00bb associ\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire de France a perdur\u00e9 quelques si\u00e8cles et entretenu un narcissisme\u2026 \u00ab\u00a0des petites diff\u00e9rences\u00a0\u00bb dirait Freud. L\u2019adjectif \u00ab\u00a0grand\u00a0\u00bb qualifie les \u00e9lans narcissiques amoureux (le <em>grand amour<\/em>) mais \u00e9galement m\u00e9lancoliques (un <em>grand malheur<\/em>).<\/p>\n<p>Un combattant qui croirait, voire serait convaincu de participer \u00e0 la \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb, est suppos\u00e9 en revenir \u00ab\u00a0grandi\u00a0\u00bb, s\u2019il en revient vivant, si vuln\u00e9rable voire traumatis\u00e9 qu\u2019il soit en r\u00e9alit\u00e9. L\u2019id\u00e9ologie collective narcissique est \u00e9galement impos\u00e9e aux masses, enfants et adultes vivant \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, \u00e9ventuellement r\u00e9fugi\u00e9s. La Premi\u00e8re Guerre mondiale fut dite \u00ab\u00a0Grande\u00a0\u00bb pour imposer un gain narcissique \u00e0 ses participants\u00a0: commanditaires, t\u00e9moins, soldats, meurtriers, endeuill\u00e9s, profiteurs de guerre, victimes et bourreaux, aucune de ces places n\u2019excluant la possibilit\u00e9 d\u2019une autre. L\u2019emploi martel\u00e9 de la locution vise \u00e0 ce que chacun et chacune continuent d\u2019investir l\u2019\u00e9nergie psychique quotidienne que \u00ab\u00a0n\u00e9cessite\u00a0\u00bb l\u2019\u00e9conomie de guerre\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019effort de guerre\u00a0\u00bb. La locution de \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb m\u00e8ne \u00e0 consid\u00e9rer les identifications \u00e0 but narcissique impos\u00e9es \u00e0 tous, m\u00eame \u00e0 ceux qui ne l\u2019ont pas connue\u2026<\/p>\n<p>Les historiens Antoine Prost et Jay Winter, dans leur ouvrage <em>Penser la<\/em> <em>Grande Guerre<\/em>, entament leur introduction par cette phrase\u00a0: \u00ab\u00a0La guerre de 1914 n\u2019appartient \u00e0 personne, pas m\u00eame aux historiens.\u00a0\u00bb \u00a0(Prost A, Winter J., 2004, <em>Penser la Grande Guerre<\/em>, trad. du texte de Winter par Prost, Paris, Editions du Seuil, p. 9.)<\/p>\n<p>Sage pr\u00e9caution. Oubli\u00e9e, h\u00e9las, quelques pages plus loin. Le chapitre s\u2019intitule\u00a0: \u00ab\u00a0La premi\u00e8re configuration [historiographique]\u00a0: militaire et diplomatique \u2013 L\u2019imbrication des acteurs et des historiens\u00a0\u00bb. Il commence ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Les contemporains ont tr\u00e8s vite compris qu\u2019ils vivaient un \u00e9v\u00e9nement exceptionnel, quelque chose d\u2019\u00e9pique, qui relevait de la grande histoire\u00a0: ils l\u2019ont appel\u00e9 \u2018grande\u00a0guerre\u2019 d\u00e8s 1915. Son histoire n\u2019attend donc pas pour s\u2019\u00e9crire que les canons se soient tus.\u00a0La pr\u00e9cocit\u00e9 est saisissante. \u00c0 peine gagn\u00e9e, la bataille de la Marne devient sujet d\u2019histoire.\u00a0\u00bb (<em>Op. cit. <\/em>pp.16, 17.)<\/p>\n<p>Prost et Winter reprennent malheureusement, \u00e0 ce moment du moins, les clich\u00e9s id\u00e9ologiques bellicistes sans rendre compte au lecteur que les premiers emplois de la locution de \u00ab\u00a0grande guerre\u00a0\u00bb (sans majuscule) furent le fait, et d\u00e8s avant les premiers combats, de strat\u00e8ges peu soucieux du nombre de morts. Les canons n\u2019ont jamais parl\u00e9 et ne parleront jamais\u00a0: ils ne peuvent donc pas se taire, mais cessent de tonner et tuer quand les obus ne sont plus projet\u00e9s par les humains sur eux-m\u00eames et l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me. Les historiens\u00a0disent\u00a0: \u00ab\u00a0quelque chose d\u2019\u00e9pique, qui relevait de la grande histoire\u00a0\u00bb. La \u00ab\u00a0grande guerre\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0grande histoire\u00a0\u00bb\u00a0: les mouvements narcissiques ne sont pas pens\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9pop\u00e9e en fran\u00e7ais, du grec \u03b5\u03c0\u03bf\u03c2, \u00ab\u00a0mot, parole\u00a0\u00bb, renvoie pour le sens \u00ab\u00a0au pluriel \u03b5\u03c0\u03b5\u03b1\u00a0\u00bb, qui \u00ab\u00a0est le nom de la po\u00e9sie \u00e9pique, par opposition \u00e0 la po\u00e9sie lyrique\u00a0\u00bb ( Chantraine P., <em>Dictionnaire \u00e9tymologique de la langue grecque<\/em>, Paris, Ed. Klincksieck, 1968-1980, p. 362). Le mot est le plus souvent employ\u00e9 pour qualifier un r\u00e9cit de guerre. Et \u00e0 l\u2019adjectif \u00ab\u00a0\u00e9pique\u00a0\u00bb s\u2019associe tr\u00e8s vite entre autres \u00ab\u00a0glorieux\u00a0\u00bb, voire le substantif \u00ab\u00a0grandeur\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0patrie\u00a0\u00bb fut dite sur nombre de monuments \u00ab\u00a0reconnaissante\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0\u00e0 ses enfants\u00a0\u00bb morts en son nom. Les familles ont \u00e9t\u00e9 endeuill\u00e9es par des p\u00e8res, fr\u00e8res, fils, oncles, neveux, cousins, maris, gendres, fianc\u00e9s, beaux-fr\u00e8res morts \u00e0 la guerre. Combien en \u00e9prouv\u00e8rent de la gloire, de la \u00ab\u00a0grandeur \u00e9pique\u00a0\u00bb\u00a0? La censure a fonctionn\u00e9. Il n\u2019est nulle place pour l\u2019individu dans la \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb. Le soldat dont les restes sont enterr\u00e9s sous l\u2019Arc de Triomphe a \u00e9t\u00e9 choisi parce qu\u2019il \u00e9tait \u00ab\u00a0inconnu\u00a0\u00bb. Que ce p\u00fbt \u00eatre la <em>derni\u00e8re <\/em>guerre, personne ne sembla plus y croire. Mais la locution est rest\u00e9e\u2026 La \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb sonne comme l\u2019exemple type pour tous les mensonges au sujet de toutes les guerres.<\/p>\n<p>Mensonges au sujet de toutes les guerres que Jean-Norton Cru s\u2019employa \u00e0 d\u00e9mystifier dans <em>T\u00e9moins<\/em>. Le but de l\u2019ouvrage est d\u2019\u00e9tablir un classement selon les degr\u00e9s de fiabilit\u00e9 des \u00e9crits sur la Premi\u00e8re Guerre mondiale. J.-N. Cru d\u00e9non\u00e7a des si\u00e8cles de mensonges litt\u00e9raires sur la guerre. Il insista aussi sur ce que la dite Grande Guerre ne fut qu\u2019exceptionnellement une lutte entre combattants, les tirs d\u2019artillerie infligeant \u00e0 l\u2019arm\u00e9e adverse des bombardements contre lesquels \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019autre ne peut que courber le dos et recevoir les coups.\u00a0\u00bb Les coups \u00e9tant ici des explosions (Cru J.-N., 1929, <em>T\u00e9moins<\/em>, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2006, p. 26).<\/p>\n<p>Ce mensonge active une propension, sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019\u00eatre humain dans le monde animal, au moins dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines qui ne r\u00e9gulent pas le narcissisme\u00a0: l\u2019exc\u00e8s hors des limites, par surinvestissement psychique de soi et de son groupe d\u2019appartenance, en boucle ferm\u00e9e, sans prise en compte de l\u2019environnement ni des cong\u00e9n\u00e8res vivant hors de ce collectif.<\/p>\n<p>Un si\u00e8cle apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, alors que les comm\u00e9morations, d\u2019une certaine fa\u00e7on, sont toujours en cours, un temps de guerre permanente semble organiser notre soci\u00e9t\u00e9. Charles de Gaulle n\u2019appela-t-il pas la p\u00e9riode 1914-1945 la \u00ab\u00a0guerre de trente ans\u00a0\u00bb\u00a0? D\u00e9noncer les appellations fallacieuses est un moyen, non le seul assur\u00e9ment, de se d\u00e9prendre de la fascination impos\u00e9e par ce r\u00e9gime de guerre permanent. La \u00ab\u00a0Grande Guerre\u00a0\u00bb fut appel\u00e9e ainsi, et avant qu\u2019elle n\u2019ait lieu, par des strat\u00e8ges r\u00e9unis autour de cartes d\u2019\u00e9tat major\u00a0: non par les combattants, les victimes ou leurs descendants orphelins.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Yves-Marie Bouillon, 1er Mai 2017.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Copyright, Bouillon, 2017.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La guerre de 1914-1918 et ses cons\u00e9quences psychiques sur les soldats comme sur les civils, s\u00e9parations brutales, terreurs, chagrins, deuils et douleurs, continuent de produire leurs effets pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle plus tard. 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